Sécurité / Insécurité

Réflexions Paniques

Laboratoire de théâtre chorégraphique
La Villette, le lundi 21 novembre 2016

Au moment d’entamer le laboratoire nous remarquons que l’une des participantes est absente. Elle avait offert de garder l’entrée du bâtiment pour les possibles retardataires. Au Parc de la Villette tout est hautement sécurisé – avec badges, alarmes, patrouilles, etc. Nous vérifions mais nous ne la trouvons pas. Le travail commence ; soucieux. Arrêt au bout de cinq minutes : trop soucieux. Vérifications, coups de fil, sms, fouilles à l’extérieur. Finalement un sms répond, s’excusant : crise émotionnelle. Soulagés mais atteints nous reprenons le travail, ponctué par des silences particulièrement denses. Atmosphère chargée.

 

Lors de l’un de ces silences, un agent de sécurité entre dans la salle pour la traverser en diagonale. Un homme magnifique, noir, d’un certain âge, bottes et grand anorak rouge « sécurité ». Il croyait la salle vide et s’arrête surpris mais calme au milieu du plateau. Il s’excuse ; je le complimente sur sa présence, pour détendre l’atmosphère. Sourires. Il vérifie la porte arrière qui ne semble pas bien fermer, et repart.

Nous reprenons les improvisations : un chapitre intitulé L’Académie de l’Ennui[2], du « grand sérieux ». Techniquement, il s’agit d’un travail d’acteur avec des objets, dit de métaphore d’objet. L’objet du travail cette fois est un grand tulle blanc magnifiquement léger, couché par terre côté jardin. Le comédien qui doit improviser s’en approche pour le prendre et le déplacer. Soudain : retour de l’agent de sécurité qui, cette fois, traverse le plateau et va droit à la porte de fond de scène, qu’il réussit à vérouiller après un moment, correctement sécurisée. Il repart, toujours calme, sérieux, sobre, respectueux et responsable. Je dirais : parfaitement à sa place. Magnifique acte de présence. Il fait son job – ce qui est l’une des tâches souvent proposées aux acteurs lors d’improvisations dans l’Académie de l’Ennui. Du type : aller fermer à clé la porte arrière du plateau lors d’une improvisation intense[3].

Commentaire SECURITE : comment un acteur peut-il faire face à de telles épiphanies ? D’un côté, l’agent de sécurité, de l’autre, le tulle blanc. Je charge exprès le langage en parlant d’épiphanie, pour densifier le sérieux théâtral, pour lui donner un éclairage par lequel il rejoint la mythologie : la réalité comme fiction « divine ». Dans mes commentaires de feedback j’ai commencé par dire à quel point une telle irruption, une telle présence, était un cadeau divin – c’est-à-dire une épiphanie. Unique, impossible à reproduire (même si le phénomène peut, lui, se reproduire – spontanément). L’acteur devient témoin in situ, éclaireur accidentel dans un territoire événementiel, à la fois réel et magique, et qui, par ailleurs, démonte et met en abyme les rouages illusionnistes du théâtre. Pour moi, l’acteur doit tout simplement « tenir le coup » ; surtout ne pas chercher à amplifier ou à commenter. En termes de sécurité : il s’agit de tenir le coup, laisser que cela se passe, que cela se place, que cela « ait lieu ». Le poète Keats parlait de negative capability (capabilité négative) : tenir le coup devant l’image (l’épiphanie), ne pas chercher à l’interpréter car l’on risque très fort l‘évitement : éviter ou amoindrir son impact émotionnel, polysémique, polythéiste. Tenir le coup, tenir sa place, ou bien alors… carrément paniquer, déclencher une crise panique. Dans le cas présent, à cause de l’agent de sécurité, je doute beaucoup que ce soit possible – qu’une exception déontologique de ce calibre soit possible. Mais on ne sait jamais avec Pan. Et si l’agent de sécurité s’arrêtait soudain et nous faisait dix secondes de claquettes ? On peut fantasmer d’autres « sorties » – mais je pense que c’est lui, l’agent de sécurité, le seul qui pourrait prendre la main, qui aurait la supériorité : pas le comédien… A voir.

Saturne de Goya

Saturne, de Goya

Le Dieu tutélaire de l’Académie de l’Ennui est Kronos (Le Saturne romain). Dieu-Temps, chronique, chronologique, père titanique qui « mange » ses enfants : il n’y a aucune place pour le jeu, pour le ludisme enfantin dans ses palais (dans ses « académies ».) Aucune spontanéité (ou du moins c’est le principe de la tyrannie qu’il veut imposer, sa religion.) Une note : c’est curieux à quel point le terme français « ennui » (et l’italien noia) sont néfastes : nuisibles (de nuire) voire même haineux (créer des ennuis)!

Mais, nous voyons bien qu’il y a un autre dieu présent dans cette affaire : et c’est Pan[4] lui-même, dieu des épiphanies « paniques » – dieu aussi des catastrophes[5]. Si l’entrée de l’agent de sécurité peut être qualifiée de panique, elle l’est, comme je l’ai suggéré, en tant qu’épiphanie. Viennent ensuite les attributs de son image sécuritaire: police, uniforme, conformité, loi, etc. Encore une fois, je doute que l’on puisse « y toucher » en termes artistiques et éthiques. Surtout étant donné l’aplomb cordial du personnage – sa simple autorité.

Par contre la consigne est bien de toucher au tulle blanc – de le prendre et de le déplacer. Là les configurations de l’objet se mettent à parler dans ce que j’appelle « imagination objective » : il s’agit de « lire » (lire et délire) l’objet et d’agir en conséquence avec l’artisanat corporel qui « donne corps à l’objet »[6]. Les objets, de par leur « objectivité » sont les meilleurs professeurs de fiction, de théâtre. Ils ne pardonnent pas une manipulation qui diminue leur statut « objectif » : les métaphores doivent être à sa hauteur.

L’un des participants m’a demandé si le sérieux de ce travail menait toujours vers le macabre, le morbide. J’ai répondu, un peu piqué au vif, et dans un esprit d’ironie mythique (un mythe est ontologiquement ironique), que les objets avaient un statut ancestral : grave, comme diraient les anglais – à la fois grave et tombeau.

G.B. Tiepolo. Image utilisée pour le projet Tropiezos (Trébuchements) au Chili : la jambe tendue de la Mort...

G.B. Tiepolo. Image utilisée pour le projet Tropiezos (Trébuchements) au Chili : la jambe tendue de la Mort…

J’inclus trois gravures de Giambattista Tiepolo (Venise, 18e siècle), de la série Scherzi. (Cliquez sur les images pour voir des agrandissements.) Je considère ces gravures parmi les plus grands chefs d’œuvres artistiques – au même titre, et même au-delà, des gravures de Rembrandt ou de Picasso. Elles montrent des cours – des laboratoires-séminaires ! – donnés par des Orientaux (maîtres, magiciens), dans des cimetières. C’est La Culture : des sessions-séances, des master-classes de nécromancie, de consultation des ancêtres. Grave ? Bien sûr : macabres ! Notez l’insécurité, la peur même chez certaines figures (attention aux serpents magiques, aux hiboux !) – et notez la qualité de sérieux (la magnifique prudence des anciens) – et le défi que cela représente pour nous, spectateurs-voyeurs privilégiés.

"Famille de faunes au repos", selon R. Calasso. Vraiment?

« Famille de faunes au repos », selon R. Calasso. Vraiment?

Roberto Calasso, a écrit LE livre sur Tiepolo, intitulé Il Rossa Tiepolo[7] – le meilleur livre d’histoire de l’art en ce qui me concerne. Tout y est, notamment l’histoire culturelle de la magie, sauf… qu’il ne voit pas ce que les figures du dieu Pan et de sa famille viennent faire dans l’une des gravures ; il la décrit comme « une famille de faunes au repos ». Regardez bien ! Dignité pudique, ou panique, de sa part ? Il y a là un blind spot, un angle mort, chez ce grand écrivain et aristocrate toscan… A vous de juger.

Commentaire INSECURITE. Retour au début du laboratoire et à la chanteuse qui prit la fuite – panique ? Nous avions parlé longuement, avant

G.B. Tiepolo. Compas, mesures, deux mages, un garçon, un chien effrayé, le serpent et le bâton.

G.B. Tiepolo. Compas, mesures, deux mages, un garçon, un chien effrayé, le serpent et le bâton.

d’aller en vélo au laboratoire, et elle nous avait confié, à Linda Wise et à moi, la fragilité de son état. Je lui avais fait la proposition de chanter durant les trois heures du laboratoire. D’être la voix du laboratoire, off, mais toujours là, présente – avec moi, parfois au piano, et d’autres voix : ce que j’appelle « l’orchestre », pendant les laboratoires. Sans aucune obligation de se manifester. Je dois dire qu’il s’agit d’une chanteuse extraordinaire mais… étrangère aux actes de présence que demande un théâtre chorégraphique. En arrivant je lui avais construit un podium-refuge, un peu en retrait, près du piano. Je prévoyais des descentes dans « la vallée des larmes », très probables ; mon espoir était qu’elle fasse acte de présence vocale en accueillant les états d’âme qui la visiteraient. Présence chantée.

Un tel set-up (installation, scénographie, mais avec des connotations aussi de piège) convoque, avec la musique, d’autres formes d’épiphanies, internes : l’irruption d’émotions. Irruption, cette fois, dans notre intériorité, comme un envahissement corporel. Une émotion peut parfois nous submerger, nous posséder même, nous ravir vers d’autres états de conscience. Paniques aussi, bien sûr. Ici il s’agit de « tenir le coup » dans des phénomènes plus ou moins forts d’extase ; il s’agit de garder un ancrage, un amarrage de stasis dans l’extasis, au risque de se perdre…[8]

Affiche EMOTION - "Watch Out!": les émotions se promènent à l'extérieur...

Affiche EMOTION – « Watch Out! »: les émotions se promènent à l’extérieur…

En 2009, nous avons dédié le Festival Mythe et Théâtre à EMOTION. La prémisse était que ce nous appelons aujourd’hui « émotion », la mythologie désigne comme « ange » – les anges étant les messagers des dieux. Chaque dieu ou déesse ayant une configuration émotive.

J’ai pensé à deux moments mythologiques. Le premier est narré dans le conte « Eros et Psyché » d’Apulée, thème du festival 2016. Psyché, à un moment, ne tient plus le coup face aux épreuves que lui impose Aphrodite : elle pense clairement à se suicider, à se jeter dans une rivière… Elle est au comble de l’insécurité, d’une forme de panique désespérée, dépressive, autiste. Elle semble avoir épuisé ses larmes. Curieusement ce qui l’arrête et lui permet de repartir c’est l’apparition du dieu Pan !

La deuxième histoire est celle de Niobé – dans Les Métamorphoses d’Ovide. Ici on descend dans la vallée des larmes par un tout autre chemin : celui de l’arrogance.

Niobé, reine de Thèbes, est comblée sous tous rapports, et tire un orgueil démesuré (trop de sécurité…) de sa progéniture : elle a quatorze enfants. Elle refuse d’honorer la déesse Léto : « … et en plus, celle-là n’a que deux enfants ! ». Oui, mais lesquels : Apollon et Diane (Artémis) !
Furieuse, Léto demande à ses enfants, tous deux divins archers, de la venger. Sept flèches d’Artémis pour les six filles de Niobé. Sept flèches d’Apollon pour les sept garçons.
Niobé ne pourra plus s’arrêter de pleurer. Ovide décrit une énorme pierre en Turquie sur laquelle coule une source et qui ressemble tellement à un visage de femme qui pleure qu’on l’appelle Niobé.

Insécurité, sécurité. Une spéculation philosophique avant de finir : l’une des tâches de l’artiste serait de figurer et commenter l’insécurité ontologique de l’humanité, et sa tendance à être trop souvent trop sûre d’elle-même. La voix de la tragédie grecque ne disait pas autre chose, surtout celle d’Euripide: sortir de la sécurité religieuse (qui va de pair avec l’arrogance politique), et (se) figurer les dieux. Dire à quel point les dieux sont une fabuleuse invention de l’humanité, la plus belle peut-être, une joie de l’imagination, ou plutôt une allégresse, car elle nous laisse seuls face à nos insécurités[9]. D’où la notion que je propose de « cultiver l’insécurité » (notamment dans… le Ministère de l’Intérieur ! Le Home Office britannique…) Cultiver, comme dans cultiver les fruits de ce jardin que la terre et la vie nous prêtent temporairement. Et, bien sûr, « cultiver » comme dans pensée culturelle.

« La nuit déniaise notre passé d’homme, incline sa psyché devant le présent, met de l’indécision dans notre avenir. » René Char, Sur une nuit sans ornement.

Paris, le 26 novembre 2016

[1] Giulia Sissa : La Jalousie, Une Passion Inavouable. Odile Jacob, Paris, 2015. Notre « livre de l’année ». Traduction américaine prévue en 2017.

[2] Voir les articles (en anglais pour l’instant), sur :

 

[3] Il y a, bien sûr, tout un folklore d’histoires sur les apparitions des pompiers et des agents de sécurité sur les scènes de théâtre, parfois des interventions truquées par les metteurs en scène (j’aime très rarement), parfois accidentelles, parfois réelles, un cas d’urgence.

Castellucci Villette

Castellucci : Le Metope del Partenone. La Villette, 2015.

Romeo Castellucci travaille souvent dans ce genre d’interstice, ce qu’on aimait tant appeler « entre l’art et la réalité ». Ici, une coïncidence très forte : Castellucci présenta en novembre 2015, il y a un an exactement, une « action » à La Villette : Le Metope del Partenone. C’était juste après les attentats du 13 novembre 2015. Il publia son « état d’esprit », d’ailleurs, avertissant le public de la coïncidence. Pour ma part je n’ai pas voulu y aller : je vis trop près du Bataclan et si j’ai compris très vite ce qui se passait au son des ambulances boulevard Voltaire – j’étais abasourdi par l’envergure de l’horreur. J’aime beaucoup la démarche de Romeo Castellucci – et de ses risques « borderline ». J’ai écrit sur cette question en termes de vérisme (et de cirque romain) dans un article sur son spectacle Genesis, qui mentionne son Gilgamesh – le premier et peut-être le spectacle le plus fort que j’aie vu. Voir :
– Article sur Castellucci / Genesis : www.pantheatre.com/pdf/6-reading-list-genesi-gb.pdf
– Le Metope del Partenone, à la Villette : https://lavillette.com/evenement/castellucci-metope-partenone/

[4] Dans son Pan et le Cauchemar (traduit aux Editions Imago, Paris), James Hillman a écrit une page cruciale sur la différence entre la spontanéité et l’aléatoire, le hasard mathématique. Ce dernier tend à vider les images de leur figuration « panique » : vider, c’est-à-dire ex-traire et ab-straire. Hillman relie la bifurcation entre spontanéité magique et aléatoire abstrait aux iconoclasmes monothéistes (juif, islamique, protestant, notamment.) Dans l’art moderne cela correspond à l’opposition figuratif / abstrait. Mythologiquement le rapprochement à faire est entre Kronos/Saturne et le Yahvé de la bible – frères jumeaux quelque part…

[5] Voir mon article récent Catastrophes Miraculeuses. https://enriquepanblog.wordpress.com/2016/11/19/catastrophe-miraculeuse/

[6] Cet artisanat fait partie par ailleurs du travail des marionnettistes : faire que le public regarde l’objet et non le sujet-marionnettiste. Il y a un transfert animiste dans les deux sens.

[7] Roberto Calasso, Le rose Tiepolo. Trad. de l’italien par Jean-Paul Manganaro. Gallimard, 2009.

[8] Panthéâtre est né avec un solo que j’ai crée et joué dans les années 1980. Lors d’un festival à Stockholm un spectateur m’a dit, après le spectacle, qu’il était déçu du fait que je n’étais pas vraiment entré en transe ; que je gardais le contrôle, même dans les moments les plus physiques. Une des scènes par exemple figure une crise d’épilepsie – la plus terrible « épiphanie » du dieu Pan. Mon idée de théâtre ne bascule pas dans la transe – malgré ma fascination pour le vodou ou le candomblé brésilien. Peut-être dans une prochaine vie…

[9] Le revers de cette monnaie, et peut-être la proposition la plus importante dans la lignée de Jung et de Hillman, lignée dite archétypale, serait : « nous avons inventé les dieux, mais en retour, les dieux nous inventent – et à chaque instant ». Même la bible le dit : « nous sommes faits à l’image de Dieu ». Il faut juste ajouter le pluriel et le féminin : « à l’image des dieux et des déesses ». C’est ce que l’on entend quand on parle d’un comportement archétypal : un comportement « typique » d’une divinité. Et il y a le choix dans les polythéismes. C’est aussi pourquoi, au lieu de parler d’ « archétypes » (un terme qui appartient aux typologies anthropo-scientifiques du début du 20e siècle), je dis qu’il faut avoir le courage de parler de dieux et de déesses.

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