Un sourire philosophique

AKA… KRAKA,  Le Jeu du Protocole

Performance Concert
Écrite et jouée par Anne Ostergaard
Mise en scène par Enrique Pardo
Musique et piano : Frédéric Reynier

Création, le 30 janvier 2020  Théâtre du Tiroir, Laval, Mayenne
Cet article a été précédé d’un autre, décembre 2018, intitulé
Kraka et le Cancer - Fantasmes Artistiques et Contrats Moraux
et fait partie des réflexions sur le thème
SUPERSTITION - Performance Comprise
du Festival Mythe et Théâtre 2020
voir l’EDITORIAL
voir aussi la présentation qu'en fait La Ligue Contre Le Cancer

Anne Ostergaard     AKA… KRAKA

Dans les notes de mise en scène d’Aka… Kraka, j’écris que j’ai dirigé – et surtout affiné – le travail d’actrice d’Anne Ostergaard en base à son sourire. Je me suis rendu compte, lorsque je travaillais avec elle, que je lisais sa présence d’esprit et de ses états d’âme surtout à travers les subtilités et la luminosité, voire l’éclat de ses sourires. Anne a un sourire exceptionnel, direct et rayonnant ; c’est dans sa nature, mais aussi dans la façon qu’elle a de transférer ce sourire naturel sur scène. Le fait qu’elle soit chanteuse lyrique professionnelle y est, sans doute, pour quelque chose. L’acte de chanter, même lorsqu’il s’agit de sujets tristes, sombres, voire désespérés, comporte un optimisme inhérent de par la nature performative même du chant : le fait de chanter effectue une transmutation réflexive, qui peut (doit ?) inclure la part d’ombre humaine. Ce postulat inclusif et « transformatif » était au cœur de la philosophie vocale de Roy Hart, de ce qu’il appelait singing.

 

La performance d’Anne Ostergaard relate et commente sa confrontation avec un cancer du sein qui lui fut annoncé il y a un peu plus d’un an, au moment même où nous allions commencer à monter un concert en collaboration avec Linda Wise. A cause de ce cancer, Anne a changé de cap et converti son projet initial en AKA… KRAKA – une création artistique écrite et mise en scène au fur et à mesure de son traitement, et structurée, en fait, sur le protocole du traitement oncologique. Mais il n’en demeure pas moins que l’ombre portée du cancer n’invite pas à sourire, du moins pas au sens allègre et optimiste.

Le cancer ouvre ici deux perspectives fondamentales : celle de ce qu’on nomme la profondeur, mais aussi, et peut-être plus importante, la dimension qui a pour horizon l’humanitas – un humanisme généreux. La profondeur sonde les substrats de la vie en dévoilant la gravitas de la mort. C’est certainement le cas aujourd’hui avec le cancer. L’humanitas est, elle, faite plutôt d’horizontalité et d’amplitude d’esprit : de compassion, d’empathie et surtout de sympathie, qui est l’horizon de la « compréhension », celle que les grecs attribuaient au tandem terapeia et simpateia ; et c’est ainsi aussi qu’ils entendaient la magie. Sur ces comptes-là (empathie, thérapie, sympathie), oui, il peut y avoir une variété infinie de sourires que l’on pourrait qualifier de « philosophiques » – et ce sont ces sourires-là, en ce qui me concerne, qui donnent à voir la qualité d’un geste artistique, et bien sûr, humain, comme celui d’Anne. En performance, ce sourire peut jaillir et accompagner n’importe quel geste. Je dirais même que tout geste performatif porte un sourire et par là une intelligence artistique, et ce que j’aime bien appeler la sophistication sentimentale.

Nous avons consacré la dernière répétition avant la première à la « contre-rhétorique », notamment à la dislocation du phrasé littéraire des textes qui sont, par ailleurs, plutôt prosaïques, souvent même technico-médicaux. Je voulais donner la priorité, par-delà la projection et l’articulation, à la cadence – au cadere : tomber, chuter, poser, pauser pour prendre appui et repartir dans le flux des rythmes. Marquer des arrêts, des interruptions, des hésitations, des retours d’écho – dont ceux des réactions du public. Prendre le temps et permettre que l’écoute, l’attention prédomine sur l’expression : écouter et entendre ce qu’un texte veut dire dans un contexte donné, dans l’ici et maintenant.

Nous avons surtout travaillé l’entrée d’Anne sur scène. La porte des vestiaires était en fond de scène : nous l’avons laissée ouverte lors de l’arrivée du public ; les vestiaires étaient faiblement éclairés mais le public pouvait voir quelqu’un passer, repasser et s’affairer, avec des temps d’hésitation comme ceux que nous avons décrit plus haut. Le public prenait conscience peu à peu du personnage qui se préparait dans sa loge. Puis, avec le silence qui s’installe, Anne éteint la lumière, collecte quelques papiers et son étui à lunettes et descend les deux marches vers la scène, avec des hésitations, avec précaution. Elle ausculte la pénombre de la salle, attentive au moindre bruit. On entend ses talons marquer ses hésitations, ses moments d’alerte ou bien la détermination par à-coups de sa démarche. Une atmosphère d’écoute et d’attention se crée, très posée. Par instants, elle semble avoir des gestes de questionnement, voire de suspicion.

Au beau milieu de cette atmosphère de pénombre silencieuse et d’écoute des premières adresses d’Anne au public, qu’elle conclut sur un ton ferme, presque guerrier : « Je n’ai pas l’intention de mourir de mon cancer », Frédéric Raynier, le pianiste musicien qui attendait le commencement, debout, accoudé avec nonchalance sur l’escalier latéral du public, se met graduellement à divaguer et à percuter les échafaudages, de plus en plus fort et violent, en contrepoint radical à Anne, qui pause et sourit comme pour rassurer le public. Les interruptions soudaines, entre cacophonie et virtuosité percussionniste, criblent le discours calme mais déterminé d’Anne qui nous parle de son cancer. Le pianiste s’avère aussi être danseur et acrobate et finit par bondir sur le piano et regarder le public dans une position accroupie. (Il y eut des spectateurs qui ont cru que quelqu’un faisait un malaise ; c’est un moment qu’il faudra bien doser pour clarifier l’artifice du contrepoint fait à Anne, et ne pas « terroriser » le public…)

Dans le théâtre, en général, et dans un théâtre chorégraphique en particulier, je parle de trois présences scéniques. D’abord, la présence charismatique de l’acteur, son dasein, son être-là : sentir et prendre sa place au présent. La présence d’esprit, ensuite, et l’intelligence de la situation. Et une troisième présence, celle qui m’intéresse ici : la présence d’esprits. Ce n’est pas rien que d’entrer dans l’antichambre du cancer : elle est pleine de fantasmes, de peurs, d’espoirs, de projections, d’inconnues – les émotions y rôdent et peuvent nous assaillir à tout moment. D’où une attitude à la fois de grande précaution, mais aussi d’ouverture au… destin, tout en gardant le ressort d’initiatives risquées, certainement lors d’un travail artistique.

Il y a, dans le jeu du protocole, huit étapes ou cases de jeu. Lors de la troisième, arrive le diagnostic, le résultat des examens et de la mammographie. Pour Anne : confirmation du cancer et ablation du sein gauche. Le médecin, qui connaît bien la gravité de ce moment d’annonce, choisit à un moment de consoler Anne : « … et, de toutes façons, votre sein ne vous sert strictement plus à rien. » Anne reste interloquée et marque un arrêt ; c’est du public que jaillit l’émotion et l’indignation, avant même qu’Anne ne laisse transparaître sa colère. Lorsque j’ai fait référence, au tout début de cet article, au fait « d’affiner le travail d’actrice » d’Anne, c’est à ce genre de timing et de gestes en décalage, à ce genre de musicalité, que je fais référence.

J’inclus ces réflexions sur AKA KRAKA dans les notes préparatoires au prochain Festival Mythe et Théâtre, dont le thème est La Superstition. Je considère la superstition, à ce stade de mon parcours artistique, comme le modèle et la procédure de création théâtrale les plus riches, les plus libres, celles qui posent les défis les plus pointus et exigeants à la création contemporaine, notamment lorsqu’elle s’engage en performance dans une contextualité théâtrale (et non pas seulement conceptuelle ou muséale). Celles qui offrent les procédures les plus originales, vivaces et radicales, humoristiques aussi, pour commenter, par exemple, les crises que nous et le monde traversons aujourd’hui. Bien sûr, tout ceci suppose un renversement radical des valeurs attribuées historiquement à la superstition – un historique, notamment colonialiste, que nous aborderons lors du festival.

J’ai commenté AKA KRAKA dans les paragraphes qui précédent en utilisant un ton et des expressions implicitement « superstitieuses ». A présent je tiens à rendre les liens avec la superstition plus explicites – du moins tels que je les travaille « performance comprise ». Car, en fait, la description que je fais du commencement de la représentation, par exemple, de l’entrée d’Anne, est celle d’un espace hanté. Les pauses et les hésitations qui marquent ses déplacements appartiennent au type d’attention et d’alerte que j’associe avec la superstition : on entre et on est, en fait, dans un monde qui en sait plus que nous (super stare)[1].

L’entrée de Frédéric Reynier, pianiste accompagnateur, par contre, mériterait une longue analyse. Elle est saturée de tensions paradoxales. En quelques mots : c’est un démarrage iconoclaste, voire même sacrilège. Comme je l’ai écrit, il s’agit de bien doser le sourire de cette irruption et de son ironie, doser le ton de possible satire ou de sarcasme anarchique, et la contrariété qu’un tel contrepoint peut susciter, sans toutefois que ces apparentes bouffonneries disruptives ne suscitent un rire trop facile et rassurant : il s’agit bien de chercher le sous-rire qui fait pendant à la super-stition. Par rapport à la superstition, en fait, le terme que j’emploierais pour cette contre-entrée est « apotropaïque » : il s’agit d’une irruption chaotique mais rituelle qui protège l’artiste contre les écueils de la piété et de la dévotion que le rôle de pianiste accompagnateur peut susciter. Son geste « équi-voque » la promesse de sa présence en tant que pianiste accompagnateur, ainsi que des expectatives de son rôle sur scène ; il fait irruption avec un personnage qu’il développe par la suite, avec un aplomb magnifique, avec respect, tact et émotion, et, j’ajouterais : avec philosophie.

Je compte commenter sur ce blog deux autres spectacles vus récemment à Paris, du point de vue de la superstition. J’espère aussi qu’Anne Ostergaard et Frédéric Reynier, pourront présenter AKA… KRAKA au Festival Mythe et Théâtre. Je reçois à l’instant un message de la part d’Anne, après la deuxième représentation et la discussion avec le public qui a suivi : « …changement de vue sur la superstition… « est-il dangereux d’aller voir un spectacle comme Kraka ? » (Peut-on « attraper un cancer ? » ) Nous sommes là dans le territoire de la superstition ‘à l’ancienne’ : « peindre le diable sur la muraille… il apparaîtra !»

Et c’est aussi ‘à l’ancienne’ que j’ouvre grand les oreilles sur de telles remarques, pour affûter mon écoute mais aussi la nature d’une telle ‘peinture’. C’est en ce sens que le dieu-chacal égyptien Anubis figure dans l’affiche du festival, où j’ai inséré son image dans l’un de mes tableaux favoris[2]. Et tout cela est d’autant plus complexe qu’il s’agit d’un travail théâtral sur le cancer. Le fait de mentionner l’Egypte m’a valu plusieurs commentaires plutôt agressifs, m’accusant d’un virage mystique. D’autres, juste le contraire : trop contents de me voir (enfin) aborder une dimension mystique. Je m’expliquerai aussi sur ces points. Pour l’instant, j’espère que ma façon de juxtaposer performances, idées et images – c’est le but du festival « mythe et théâtre » – nous permettra de travailler ensemble vers une autre « compréhension » de la superstition – « performance comprise ».

[1] Le biochimiste chinois-canadien, Tak Mak, qui est à l’origine de l’immunothérapie, écrit au sujet de la propagation par métastase du cancer: « Le cancer est supérieur à nous au niveau cellulaire ». Voir article : https://elpais.com/elpais/2019/05/24/ciencia/1558713031_780997.html

[2] Vous pouvez voir mes peintures sur http://enriquepardo.paris/

Une réflexion sur “Un sourire philosophique

  1. Pingback: Liddell / Castellucci | Enrique Pardo

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