Kraka et le Cancer

“Fantasmes Artistiques et Contrats Moraux”
Article #1

 

Cet article inaugure un cycle autour de projets de création dans le cadre de Panthéâtre, et issus du Laboratoire de Théâtre Chorégraphique que je dirige à Paris. Certains sont déjà en montage, d’autres en gestation ou work in progress, et d’autres sont encore, et peut-être le resteront un bon moment, à l’état de rêveries actives. L’esprit du travail reste la performance et donc le passage à l’acte avec, éventuellement, une réalisation artistique. Les projets sont nés, presque tous, d’un travail d’expérimentation et d’apprentissage en laboratoire, et d’études culturelles ; ce sont des mises en œuvre « alchimiques » dont la configuration, ainsi que l’ambition, dépend de chaque artiste ou équipe.

J’utilise, depuis quelques années, une expression empruntée à la psychiatrique pour décrire la procédure créative proposée : Folie à Deux. C’est une modalité de dialogue entre un artiste et moi-même comme directeur artistique, et donc comme partie prenante de la « folie » créatrice. La plupart du temps il s’agit d’un solo, parfois d’une petite équipe. En général ce sont des personnes qui ont travaillé la voix avec Linda Wise et suivi des cours de performance vocale avec elle et/ou avec moi, mais surtout, qui ont participé au laboratoire que je dirige à Paris.

Dans les articles de cette série je souhaite commenter en particulier la déontologie du « contrat moral », dont les références sont surtout psychanalytiques, et notamment les processus de transfert et de contretransfert, et plus généralement de ce qu’on nomme les rapports de suggestion ou, et je préfère : d’inspiration (où la suggestion joue aussi un rôle important). Je dis souvent que j’ai fait une grande partie de mon éducation artistique à travers des dialogues avec des psychanalystes, notamment avec et dans l’entourage de l’écrivain et psychanalyste James Hillman – décédé en 2011, ami et président honoraire de Panthéâtre.

 

AKA

Ce premier article est issu d’échanges avec une chanteuse et enseignante de formation classique, originaire du Danemark, résidant en France et qui travaille la voix, musicalement et en performance, depuis plusieurs années avec Linda Wise et moi-même. Pour des raisons de confidentialité et avec son accord, nous avons opté pour les initiales/acronyme AKA, ce qui en fait veut dire alias : also known as.

AKA a trois enfants, âgés entre 20 et 14 ans. Il y a un peu moins de deux mois, elle nous a écrit pour nous informer qu’elle avait un cancer du sein et que les médecins voulaient prendre des décisions assez rapidement concernant son traitement. Elle nous a demandé à Linda et à moi de la conseiller et de l’aider à réfléchir et à décider de la marche à suivre. Elle a tenu à ajouter sur ce point : « Sachant qu’elle allait trouver une grande inspiration et soutien pour affronter la maladie dans sa pratique artistique, et notamment dans le travail en cours avec Linda et Enrique ».

Après une courte période et, à mes yeux, avec une attitude de consultations judicieuse, elle a subi une ablation d’un sein et a entamé un traitement de chimiothérapie plutôt fort. Au cours de cette période, nous avons eu des échanges de lettres et des dialogues sur des questions médicales, sur des rêves, ainsi que sur des thématiques philosophiques. AKA nous a également dit que sa maladie lui donnait la possibilité de ne pas travailler pendant quelques mois et de se donner du temps à elle-même : soins, repos, études, réflexion et la possibilité de transformer son vécu en concert-performance – ce qu’elle envisageait de faire avant d’avoir eu à confronter ce cancer du sein. Le « K » de son alias fait référence à la reine mythique scandinave Kraka. Voici ce qu’elle écrit à ce sujet :

« Récemment…, à ma surprise, je parlais longuement du corps mutilé et du choix possible de l’afficher sur scène – ou pas. Enrique me posait alors une bonne question : « Pourquoi est-ce-que tu en parles ? Veux-tu te montrer nue sur scène ? » … Kraka est alors revenue à mon esprit … La saga islandaise et le Saxo nous apprennent que Kraka est la fille du héros Sigurd Fafnersbane (= Sigmund) et Brynhild (=Brunhilde), qui a grandi incognito chez une pauvre fermière. Le héros Regnar Lodbrog, impressionné par sa beauté, souhaite tester son intelligence et lui demande de se présenter devant lui n’étant ni nue, ni habillée, à jeun et pourtant sans faim, en compagnie de personne et pourtant accompagnée. Kraka vient alors vêtue d’un filet de pêche, croquant un oignon et accompagnée de son chien. Regnar, convaincu, l’épouse alors.

Je pense avoir trouvé ma réponse concernant la façon de me présenter lors de mon concert-performance : Je ne ressens pas de besoin d’exposer mon corps sur scène, ni pour moi, ni « pour les autres ». Donc pas d’acte militant ni « d’auto-thérapie ». Mais je ne souhaite pas non plus habiller / cacher la question du corps et du regard sur lui. La relation au corps mutilé fait partie du matériel. »

Cet article est adapté d’une lettre adressée à AKA dans la perspective de ce concert-performance. J’en prendrais la direction artistique, avec Linda Wise en tant que conseillère et coach en interprétation chantée.

AKA. Le samedi 3 décembre 2018, nous avons eu une session très spéciale du Laboratoire.

Depuis quelque temps nous travaillons sur la notion d’écoute oblique : dans un premier temps il s’agit d’écouter et de réagir à la musique de manière oblique. La musique joue et chante, mais les interprètes sur scène réagissent et se comportent de manière oblique, c’est-à-dire, de façons qui ne sont pas en ligne avec les propositions, les rythmes, les ambiances et le discours de la musique. Ils écoutent attentivement mais n’obéissent pas aux injonctions de la musique. Ils actent différentes formes de contrepoint, allant parfois jusqu’à la contradiction ou même à des formes d’agir « contrariantes ». En français, contrarier implique un surplus d’affect, un surplus psychologique dans le contrepoint, ce qui peut le rapprocher d’actes d’iconoclasme : il peut y avoir de la violence affective, du rejet, ou même des formes d’opposition, voire de destruction esthétique, idéologique, voire théologique.

Deux autres notions peuvent éclairer cette approche du contrepoint. Il y a d’abord ce que la psychanalyse appelle l’attention flottante, une attitude d’écoute qui permet de mieux saisir les fantasmes de contre-transfert, et qui permet, dans notre contexte théâtral, le passage à l’acte, notamment en termes de folie à deux. Par exemple, faire un retour en contrepoint : une inversion, une distraction, une commentaire à côté, voire une provocation. C’est à la fois un mécanisme d’écriture et d’interprétation performative.

L’autre notion est un détournement de ce que Nicolas de Cuse appelait la Docta Ignorantia – la docte ignorance. Il s’agirait de façons de contrer en ignorant sciemment quelqu’un ou quelque chose. Une aporie créative : faire, par exemple, la sourde oreille à l’appel de la musique et répondre ainsi par un geste de non-recevoir. Ces initiatives d’altérité, en principe déroutantes, peuvent nous conduire à des rencontres sur les chemins d’Hermès, à des comportements à teneure hermétique, surtout lorsqu’il y a tort (avoir tort ou faire du tort), lorsque les choses deviennent « tordues ». Avoir tort, c’est « tordre » ou même enfreindre la loi. Ce sont des cheminements hautement créatifs mais aussi à haut risque, où il faut une grande maturité en termes de « contrat moral », pour se permettre les non-dits et les interdits.

La notion d’oblique traduit l’adjectif grec braxilogos. Le dieu Apollon, surtout dans son oracle de Delphes, était considéré comme braxilogos: il ne répondait jamais directement aux questions: «L’oracle ne cache ni ne révèle: il indique». Et, bien sûr, en faisant cela, il tendait un piège, parfois mortel, à ceux qui venaient le consulter sans une sérieuse préparation « oraculaire », avec des opinions toutes faites, ou de façon trop innocente, et donc qui pouvaient prendre l’oracle au pied de la lettre, sans écoute oblique – comme le fit Œdipe.

Pour écouter la musique de façon oblique, il faut ouvrir des oreilles braxilogos : des formes d’écoute qui sont obliques, gardées, méfiantes, circonspectes (qui in-spectent et re-spectent), qui ont une attitude sceptique, au sens négatif (méfiance), mais surtout au sens d’un scepticisme positif : curieux, et qui, à priori, dit : « pourquoi pas ? »

Pour ce laboratoire, spécifiquement, j’ai décidé d’apporter des textes à lire : un participant lisait un texte aux artistes-performeurs sur scène, qui avaient pour consigne d’agir et de se comporter généralement de manière braxilogos. Encore une fois : de ne pas s’aligner en emphase, voire en empathie apparente avec les textes. Cette fois les textes n’étaient pas préparés ou connus, ou appris par cœur, comme c’est le cas d’habitude. J’avais en fait choisi cette procédure à la dernière minute, et j’avais juste eu le temps de faire une sélection et de les imprimer. (Voir la sélection dessous).

Les textes concernaient le cancer : je voulais expérimenter et voir quels comportements performatifs pourraient émerger à l’écoute de ces textes sur le cancer ; et, bien sûr, nous avions tous AKA en tête. En fait, j’ai clairement expliqué mon but aux participants. Que pourrions-nous faire ou ne pas faire avec de tels textes ? J’ai donc proposé ce laboratoire en l’absence d’AKA et aussi pour expérimenter et me préparer aux dialogues avec AKA en vue d’établir un contrat moral avec elle, à savoir : comment nous accorder sur le contenu, le but, la forme et le ton d’une telle performance ?

Je suis allé directement à un livre de Susan Sontag sur le cancer, intitulé Illness as Metaphor, (La Maladie comme Métaphore), que j’avais sous la main. Voici une présentation du livre trouvée sur internet : « un ouvrage de théorie critique, écrit en 1978… dans lequel elle remet en cause la culpabilisation des victimes par le langage utilisé pour décrire les maladies et ceux qui en souffrent. Elle croyait que le fait d’envelopper une maladie dans des métaphores décourageait les patients, les obligeait à se taire et les couvrait de honte. » Source.

Le livre de Sontag a créé une très forte polémique et lui a valu aussi de féroces critiques. Au moment où elle l’écrivit, Susan Sontag avait un cancer ; elle est décédée environs trente ans plus tard, en 2004, d’un cancer. J’ajouterais ici, pour relativiser ma propre position, que pratiquement chaque personne avec qui j’ai parlé du cancer a sa propre théorie ainsi qu’un cas de guérison plus ou moins miraculeux, raisons pour laquelles je m’avance avec prudence sur le terrain des causes, des traitements et des métaphores du cancer.

Bien évidemment, la session de laboratoire était chargée d’émotion, à la fois d’une certaine appréhension (c’était mon cas), mais aussi étonnamment libre et j’ajouterais : débridée. En ce sens pleinement adulte. Et drôle, ce qui fut une surprise pour moi : j’y ai entendu peut-être les rires les plus libres et justes que je n’aie jamais entendus : ils n’ont jamais « déraillé » dans leur considération, même en côtoyant la danse macabre par moments. J’ai eu les larmes aux yeux à plusieurs reprises, de rire, et d’admiration pour l’audace du passage à l’acte des performeurs. Nous avons touché au cœur de ce que j’aime bien décrire comme la « sophistication sentimentale ».

L’ensemble du laboratoire a été filmé par Didier Monge et est à la disposition de AKA si elle souhaite le visionner. La première partie est un prélude où nous avons travaillé uniquement avec la musique. Ensuite, j’ai introduit les textes. La question s’est posée pour moi : que serait-il advenu si AK avait été présente avec nous ? En tout cas, je tenais absolument à l’en informer et à lui décrire ce que nous avions fait, ou plutôt, ce qui s’était passé. En un sens – et il faut prendre ceci sur un mode très adulte – mes partenaires de laboratoire et moi avons en fait agi derrière son dos, ce que je comprends de deux façons : nous avons trahi AKA, en un sens, mais en même temps nous avons réalisé une forme d’exorcisme initiatique et magique, et ce, pour toutes les personnes impliquées, y compris moi, bien sûr – et, peut-être, AKA aussi, ou du moins je l’espère. Nous devons à présent travailler les implications de cette session, saisir sa part d’ombre, ses rires et ses interdits.

PS. Voir aussi la présentation des conférences de l’été 2016 :

Nous prévoyons de revoir et de commenter le film de Anna Halprin dans le cadre d’une table ronde. Date à confirmer ; probable le 5 mars 2019, à Paris.

Enrique Pardo, Madrid / Malérargues, décembre 2018

SÉLECTION de TEXTES

Laboratoire, Paris, le dimanche 3 décembre 2018

Remarque: ce sont des exemples de ou sur Susan Sontag et ils ne reflètent pas nécessairement mes propres idées sur ces questions. EP

Au moment où Sontag écrivait, les années 1970, le traitement alternatif à la mode pour le cancer était la psychothérapie… Il fallait faire face à la – oui – « personnalité cancéreuse » du patient. Les patients développent un cancer en ayant une personnalité résignée, réprimée, inhibée. Il fallait accepter l’accusation et lutter contre l’introversion ou disons le manque d’affirmation personnelle pour vaincre le cancer ; il fallait aussi choisir consciemment d’abandonner les bénéfices émotionnels pour lesquels le cancer avait été créé… et pouvoir en guérir. D’autres ont poussé plus loin encore cette idée, ils ont montré qu’il n’existe pas un véritable « cancer » derrière les métaphores, mais que nous n’avons que la métaphore – même en science – pour comprendre le comportement d’une maladie.

A partir de métaphores suscitées par le cancer, Susan Sontag analyse les sources médicales et psychiatriques de textes littéraires de l’Antiquité aux temps modernes, de Keats, Dickens, Baudelaire, Thomas Mann, James Joyce, Catherine Mansfield, William Auden. Elle démystifie les fantasmes idéologiques qui démonisent certaines maladies et, par extension, culpabilisent les malades. Dans un second essai, Susan Sontag souligne à quel point le sida a réactivé le spectre de l’épidémie. Certains en font la  » peste  » de notre temps, le châtiment infligé par Dieu aux groupes « déviants ».

Ce sont ces rapprochements entre des éléments a priori sans rapport qui sont peut-être l’indice le plus manifeste de l’intelligence.  (Note de EP :  cette phrase pourrait être justement une définition de la notion – et de l’intelligence – de l’oblique).

Les sentiments à l’égard du mal sont projetés sur une maladie. Celle-ci (considérablement plus riche de sens) est à son tour projetée sur le monde. »  Par ailleurs, elle (Susan Sontag) balaie bien légèrement les facteurs environnementaux lorsqu’elle évoque les différentes causes du cancer.

Elle partage avec bien des intellectuels de gauche le fait de voir partout de l’oppression, voire du fascisme : « Parler de cancer pour rendre compte d’un phénomène, c’est inciter à la violence. »  ou encore : « Les métaphores liées au cancer portent en elles, et implicitement, l’idée de génocide ».

Comment s’éloigner du point de vue strictement médical, et s’ouvrir à celui des mentalités. La dichotomie entre corps et visage, ou encore la métaphore de la peste (« elle permet à une maladie d’être considérée à la fois comme le châtiment auquel s’exposent les “autres”, et le mal qui risque de frapper chacun de “nous” », sont des notions particulièrement fécondes, qui portent le lecteur vers d’autres horizons que celui du sida, ou même de la maladie en général.

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