Mario Delgado Vasquez

Mario DelgadoFondateur et directeur du groupe Cuatrotablas, Pérou.

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La triste nouvelle arrive le jour même où j’allais reprendre les publications sur ce blog : le décès de Mario Delgado Vasquez. Ce sera donc, en fait, un portique d’adieu pour commencer, fleuri et mélancolique, pour ce magnifique personnage, homme de théâtre, compagnon de route à la fois intime et fantôme (géographiquement lointain : cinq ou six rencontres seulement en quarante ans !) à qui je rends hommage dans l’esprit savoureux (sabroso) et passionné qui était le sien :

… cœur offert et gourmand, yeux rieurs, chevelure gaiment frondeuse d’empereur romain, magnifique voix de baryton, un embonpoint parfaitement adéquat et une sacrée, sacrée verve. Qu’est-ce qu’il parlait bien, qu’est-ce qu’il savait séduire et convaincre ! Et le tout déployé sous les plus belles touffes que j’aie jamais vues : d’incroyables sourcils qui surplombaient ses yeux alertes, bienveillants, amusés, parfois un peu perfides, toujours picaresques. Quelle chance pour tous ces jeunes comédiens et comédiennes qui ont pu travailler sous la houlette de ce grand pasteur théâtral (chez lui c’était une question de vocation !), archevêque baroque, pédagogue passionné, metteur en scène à la fois rigolo et exigent, roublard et radical !

Nous avions un premier point en commun : nous sommes tous deux nés à Lima, au Pérou. Mais notre première rencontre eut lieu lorsque nous avions déjà abordé la trentaine, vers 1979. Ce fut en France, à Malérargues, et grâce à Richard Armstrong, collègue anglais du Roy Hart Theatre de l’époque, qui, lui, était fasciné par le Pérou et y est allé (s’y est échappé) à plusieurs reprises. C’est Richard qui invita en France le groupe 4taqblas4que Mario avait fondé et qu’il dirigeait : Cuatrotablas. Quatre comédiens : Lucho, Malco, Carlos et Ricardo – quatre tigres scéniques comme j’en avais jamais vu. Cuatro tablas : quatre planches, un tréteau – quatre ovnis en ce qui me concernait. Grâce à Mario, puis à Lucho (Luis Ramirez) j’ai rencontré in vivo le modèle théâtral de Grotowski, et surtout d’Eugenio Barba et de son Odin Teatret, qui les avait à certains égards parrainés. A l’époque, Malérargues vivotait dans une autarcie sectaire moyenâgeuse. C’est Mario, et Lucho, qui m’ont donné les premiers modèles performatifs de Panthéâtre. Quel beau travail, quelle exigence, quelle liberté, quelle poétique !

Je suis retourné au Pérou après trente ans d’absence – dont les années noires du terrorisme du Sentier Lumineux qui ont isolé le pays. J’y ai revu Mario et un nouveau Cuatrotablas dans leur maison-théâtre sur la promenade de bord de mer à Chorrillos. La magie était toujours là. flyer-peru-2010-san-marcosPuis en 2010, j’ai donné une conférence en hommage à Cuatrotablas à l’Université de San Marcos dont Mario venait d’être nommé directeur d’études théâtrales avec tous les honneurs (la plus vieille université d’Amérique…), mais aussi avec toutes les intrigues. D’ailleurs cela n’a pas duré longtemps. Il m’a raconté une rencontre avec le président de l’époque, Alan Garcia, maître en intrigues et magicien du verbe – pico de oro, comme on dit au Pérou : bec en or. Ils ont parlé intrigues : un théâtre à rénover dans un parc face à l’université. Un politicien véreux avait obtenu un permis de construire sur le parc avec la démolition du théâtre. Garcia saute sur l’occasion pour coincer le politicien : il y aura bien une construction sur un côté, le parc sera préservé et avec les profits le politicien devra rénover le théâtre pour l’Université. Je ne sais pas si cela s’est fait – ou si Mario l’avait rêvé. Je partage ce commérage comme un compliment à Mario, lui aussi « bec en or », lui aussi intrigant : pas de théâtre sans intrigue…

Après la conférence, Mario nous a invités, Linda Wise et moi, à voir sa dernière création, Rios Profundos, basé sur un livre de l’écrivain péruvien José María Arguedas. Un cadeau inoubliable: rios1nous étions les seuls spectateurs dans un théâtre-hangar à ciel ouvert, aussi à Chorrillos. Il fallait faire vite car le restaurant d’à côté recevait une fête de mariage ce soir-là. C’était la huitième ou neuvième génération de Cuatrotablas ! Des jeunes, d’une fraîcheur, d’une tonicité, d’un enthousiasme, d’un sérieux qui m’ont encore une fois bouleversé. Vers le milieu du spectacle les réglages sono ont commencé chez les voisins : de la disco latine à plein volume. Les comédiens et Mario nous consultent du regard : pas question d’arrêter ! Linda et moi avançons nous asseoir sur la scène et la performance reprend son cours jusqu’à sa fin. C’était ça aussi l’esprit Mario Delgado.

rios2Cuatrotablas a été pour moi la plus belle réalisation d’un « théâtre pauvre » telle que l’avait proposé Jersy Grotowski. Contrairement à beaucoup d’autres groupes qui ont suivi ce modèle, l’esprit de Mario l’offrait avec une justesse artistique et une authentique générosité, et sans prosélytisme: de l’émotion et de la fiction à l’état de performance pure. Quelques objets, des éléments de costume, des corps et des voix, du chant et des textes – récités-scandés dans le style Odin. Toujours proches de la fête et sans se laisser envahir par des revendications idéologiques, des rituels folklorique ou des besoins de piété dramatique. Il était leste et incisif. C’était aussi un homme du monde, risqué et bon viveur, parfois même bagarreur (je l’ai vu rentrer une fois, du festival d’Avignon, avec un œil au beurre noir !) et, comme je l’ai déjà dit : un talent exceptionnel pour la narrativité théâtrale. Lucide et innocent, jamais fanatique, jamais naïf. Un homme de théâtre fin, malin, éloquent et surtout chaleureux. Quelle bonne compagnie s’en va…

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