Rafael Lopez-Pedraza 3 : Hermès et le Picatrix

hermes_trismegisteLa psychologie archétypale a émergé, selon Rafael Lopez-Pedraza, lors de réunions à Zurich[1] à la fin des années 1960 pour des lectures du Picatrix.

Le Picatrix est ce qu’on appelle un grimoire, c’est à dire un livre d’instructions magiques, surtout pour la fabrication de talismans et d’amulettes, généralement en référence à l’astrologie. Il est apparu en Europe lors de la Renaissance italienne, en provenance des cultures arabes très sophistiquées du Haut Moyen Âge – cultures qui nous ont aussi transmis le Corpus Hermeticum (Cf. image – j’en parle plus bas). Le Picatrix est un livre dont l’esprit, et parfois la lettre, ont inspiré pratiquement toutes les traditions magiques syncrétistes du monde – par exemple : le vodou haïtien ou les rasta jamaïcains.

Vamos al grano – no hay remedio !

Les deux thématiques qui m’interpellent le plus aujourd’hui sont celles dont traite le livre de Rafael, Hermès et ses enfants : la magie et la sexualité. Je pense cependant qu’il y avait une certaine, disons, pudeur, ou prudence chez lui à parler de magie – ce qui n’était pas le cas pour la sexualité qu’il confrontait d’une façon très directe, lucide et « polythéiste ».

Au lieu de magie il préférait parler d’agencement archétypal, c’est-à-dire de correspondances mythologiques, ou, en tout cas de sympathies émotionnelles et figuratives. C’est d’ailleurs pour cela que je trouve ce qu’il dit si important pour la création artistique: le rapport image-idée-émotion. Je pense cependant qu’aujourd’hui l’on ne peut plus maintenir l’ostracisme contre la notion de magie : il faut fermer la parenthèse sceptico-scientiste du vingtième siècle… « no hay mas remedio… »[2]

Un mot sur Hermès et sur l’hermétisme. James Hillman et Rafael se sont séparés après leurs départs respectifs de Zurich et je ne pense pas qu’ils aient dialogué par la suite. Hillman avait été l’analyste de référence de Rafael, ce qui complique toujours les rapports, surtout les rapports d’autorité (qui était le plus « archétypal » ?), et je pense que quelque part ils se sont disputés dans leur rapport à Hermès. J’ai déjà mentionné le Corpus Hermeticum dont l’auteur légendaire est supposé avoir été Hermès Trismégiste (la figure dans image en haut, du parterre de la cathédrale de Florence): le légendaire grand mage hermétique égyptien (1er et 2e siècle après JC). La thèse de E. R. Dodds, l’un des grands penseurs de l’Institut Warburg, était que l’antiquité tardive fut un âge d’anxiété où le penser mythologique fut transformé en religions de rédemption, notamment chrétienne. Un âge où l’on ne pouvait plus confronter les paradoxes et les complexités d’Hermès. Soit on se tournait vers une doctrine religieuse, soit on cherchait un savoir ésotérique dans des cercles hermétiques qui croyaient détenir les clés pour déchiffrer les messages d’Hermès – dont le message les plus craint était, bien sûr, celui de la mort (d’où le fameux « un ange passe »…)

Rafael était un Hermès d’une grande sagacité mais d’une extrême prudence. La clairvoyance par la lenteur. Hillman, un Hermès d’une extraordinaire mobilité. Ses livres visitent d’ailleurs un nombre impressionnant de divinités. L’attribut principal d’Hermès était justement d’être le messager de tous les dieux. (Pour les déesses, il y avait aussi la messagère Iris…) Les adversaires de Hillman le qualifiaient souvent de puer eternus, d’enfant éternel – ou pire : d’artiste ! Rafael aurait été quelque chose comme un Hermès saturnien – un mélange de mercure et de plomb. Ils étaient tous deux, bien sûr, magnifiquement courtois et discrets sur leur différend. J’ai tout de même entendu deux piques (l’une des étymologies de Picatrix !) : Rafael dire de Hillman qu’il était obsédé par Freud parce qu’ils étaient pareils – des aigles herméneutiques (un autre aspect d’Hermès – le messager interprète). Et Hillman dire de Rafael qu’il avait un complèxe de guru, de type cacique. Commérage divin qu’il s’agit de manier, voire d’amplifier avec un grand doigté « hermétique ». Sous tous ces angles il est fascinant d’observer comment, dans son livre, Rafael utilise le point de vue d’Hermès comme principe paradigmatique du mouvement psychique; une psychothérapie hermétique… C’est aussi une déontologie basée sur la tolérance polythéiste: l’ouverture de la psychothérapie à tous le dieux – et dans son cas, ou du moins dans son livre, très spécialement aux aspects freak et borderline de tous les quatre: Hermès, et ses enfants: Pan, Hermaphrodite et Priape.

[1] Note : Les réunions avaient lieu rue Untere Zäune à Zurich, très proche du fameux Cabaret Voltaire, berceau en 1916 du Dadaïsme.  Au même moment, étaient présents à Zurich (énorme synchronicité !) : Tristan Tzara, l’un des artistes fondateurs du dadaïsme, Carl Jung, qui expérimentait en psychiatrie sur les associations verbales, James Joyce (vous avez dit association verbales !), et… Lénine (qui allait bientôt partir pour Moscou diriger la révolution bolchevique.)

[2] Je rappelle l’importance que je donne à la conférence clé de Xavier Papaïs à ce sujet: « Pour une anthropologie néoplatonicienne – pour en finir avec Lévi-Strauss ». Voir : www.arsmagica.fr (log-in : magie / password : magica13)

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