Estampe / Estompe

Mazel b
Musiques des âmes du monde
Concert
Ruth Benarroch
Accompagnée à l’accordéon par Maxime Perrin.
Le 24 août 2019, à Malérargues, Centre Roy Hart.

L’ESTAMPE

Photo archive – Ruth Bennaroch

J’appelle Ruth Bennaroch La Reine Séfarade, et j’ai beaucoup de compliments à lui faire au niveau de ‘l’estampe’. Être une reine séfarade en est déjà un, et de taille ! Une magnifique estampe. Une estampe, techniquement, c’est une impression à partir d’une gravure prototype : un transfert sur papier d’une image gravée sur cuivre – ou sur d’autres supports, comme la lithographie, sur pierre (une forme moins pointue et acide – plus estompée, justement). Par extension, une estampe est aussi une image, prise au sens large d’une figure-type, typée souvent jusqu’à l’allégorie, et généralement à la fine allure – ou riche et fleurie, comme c’est le cas avec Ruth Benarroch. L’art européen de la fin du 19e a connu un engouement particulier pour les images estampes (les Préraphaélites en Angleterre, les Néo-Classiques en France, appelés méchamment Pompiers…) Ruth Benarroch est une estampe incarnée : une reine, et non plus une princesse. Matisse l’aurait prise comme modèle d’odalisque – et Picasso l’aurait suivi de près.

Matisse Odalisque

 

Deux mots sur la question des types : on a déjà les « prototypes » avec l’estampe. Une estampe est une reproduction typographique. Il se trouve, par ailleurs, que je viens de donner le premier de deux exposés sur les archétypes (« Qu’en est-il des archétypes ? ») J’étais déçu. Je n’ai pas été à la hauteur, à la hauteur de détachement critique d’où je voulais parler des archétypes. Je ne me suis pas assez engagé dans ma critique, négative ET positive, de cette notion. L’exposé historique m’ennuie (il est daté : les années 1920) ; les explications didactiques aussi (la cohorte structuraliste des typologies) ; l’utilisation ‘populaire’, New Age, qu’on en fait, encore plus ; là ils deviennent des stéréotypes, trop souvent des clichés spiritualisants. (Note d’alerte sur le mot ennui : il faut signaler qu’il a un axe étymologique nuisible, en-nuire, et donc dangereux. Attention à dire « je m’ennuie » – la haine s’y faufile facilement). Dans ma pratique de la performance, je tiens à être très loin, aussi loin que possible, d’un théâtre ‘archétypique’ ; (plus sérieusement il faudrait dire : « archétypal »). Par contre, dans la théorie, je considère que la notion d’archétype, selon C.G. Jung, a réussi à maintenir ouvert l’horizon figuratif et imaginatif de la pensée mythique et psychique, face à la mise en boîte scientiste qu’a effectuée le vingtième siècle, et ce, malgré le fait que Jung lui-même s’y soit pris les pieds (ou, disons, un pied ; l’autre est resté ouvert, même ésotériquement). Les archétypes sont un entre-deux, entre science et imagination. D’autres diraient « entre science et religion » – ce n’est pas mon cas, et j’y viendrai dans l’article « qu’en est-il… »

Retour aux compliments : une femme mûre qui tient une bellissime et luxuriante figure, au sourire méditerranéen du sud (l’Afrique du Nord), séfarade donc, avec des filaments argentés dans ses cheveux noirs, et surtout, de grands yeux, grands ouverts, entre bleu, parme et émeraude. Une reine qui déploie sur scène, calmement, sa féminité sensuelle et rusée. C’est une estampe qui appartient aux plus belles cornucopiae (cornes d’abondance) des légendes pastorales de la Reine de Saba. Une reine qui a une ampleur d’esprit qui lui permet d’inviter et de s’allier avec d’autres reines de l’orient méditerranéen, celui qui va jusqu’en Inde, dont notamment les gitanes (le mot, rappelons-le, nous vient d’Egypte : les ‘gens du voyage’ y sont passés, l’appellatif leur est resté : gypsies). L’affiche du spectacle fait partie de ce caravansérail, bazar et casbah, tagué et mis à jour. La personnalité qu’elle ‘campe’ sur scène, couleurs et bijoux, cheveux au vent, avait tout pour séduire, elle avait même des fans qui chantaient avec elle en hébreux sépharade (?)

TRANSITION / Trois autres reines

Véronique Taconet
Photo David Goldsworthy

Véronique Taconet, proche collaboratrice, dont le solo récemment mis en scène par Linda Wise, s’intitule Grenade. Le fruit est ouvert et offert comme la métaphore du cœur doux et terrible des délires « des femmes de ma lignée » – et des siens aussi – qui ont fait qu’elle s’est tournée vers Le Cantique des Cantiques comme refuge pastoral ultime, délicieusement illusoire et très légèrement mystique, et donc, tout à la fois très triste et lumineusement optimiste. Une danse des voiles (trois magnifiques voiles en soie) qui dérive aussi vers un sud mythique, celui de la corne de l’Arabie : le Yémen idyllique de la reine de Saba, précisément, aujourd’hui enfer de violence. Un peu comme la chute de Grenade, la ville, en 1492 : la fin du rêve andalou, l’expulsion des arabes et des juifs – double catastrophe culturelle dont l’Espagne ne s’est jamais remise ; peut-être après Almodovar…

Noemi Waysfeld
photo Isabelle Rozenbaum

Noémi Waysfeld. Chanteuse ashkénaze, cette fois, qui se définit elle-même comme « mille pour cent juive ». Son grand-oncle, Jacob Kaplan, fut grand-rabbin de France pendant et après l’Occupation. Ses origines en Europe du Nord-Est font qu’elle se tourne vers les paysages du romantisme allemand (et yiddish), dont Schubert, dans un concert récital du Winterreise pour lequel elle est venue travailler la voix et le chant, chez nous, sous les conseils de Linda Wise. Bien plus austère, presque sévère, par comparaison. J’ai été impressionné par le soin minutieux qu’elle prodigue à son travail – j’ai envie de dire, à sa mission, et, en tout cas au professionnalisme avec lequel elle conquiert son chant. Elle a grandi avec, comme modèle et ange gardien, une grande sœur âgée de treize ans de plus qu’elle, et qui avait entamé une grande carrière de chanteuse lyrique lorsqu’elle est décédée d’un cancer du sein. Noémi, qui avait pris le chemin du théâtre, se tourna alors vers le chant, traditionnel et, à présent, classique.

Sarah l’Ashkénaze. Une fascination personnelle : figure historique et légendaire du 17e siècle, vue pour la première fois en Pologne après un massacre kolkhoze, seule, à douze ans ; son père, décédé, la transporte par les airs à Amsterdam (celui de Spinoza), où elle devient une ‘estampe’ de beauté et de piété miraculeuse. Puis elle se transforme en éblouissante prostituée. Elle entend parler d’un certain Sabbataï Tsévi en Terre Sainte (Empire Ottoman), (auto)proclamé le messie, et qui bouleverse la géo-politique de l’époque (les juifs se préparent par millions à migrer en Palestine). Sarah et Sabbataï se marient en Alexandrie; VOIR LIEN. Leur message aux juifs : fini de se lamenter, de se culpabiliser, de s’auto-flageller : chantons, dansons et jouissons car la fin du monde est proche et le peuple choisi ira (seul) rejoindre son Dieu. (C’est un tout petit résumé : il y a eu une secte Sabbataï jusqu’au 20e siècle à Thessalonique !)

L’ESTOMPE

L’estompe est un autre instrument graphique : c’est tout outil qui étale, fond, éclaircit, rend flou, voile les traits et les pigments d’un dessin. Les doigts font souvent l’affaire. Il adoucit, parfois jusqu’à l’effacement, les traits et le grain d’une esquisse. Je vais l’utiliser ici pour la voix, timbres et textures. Et tout cela au sens large et figuré de ce qu’implique avoir une voix et donc estomper une voix.

1 – Estompe et sound-check (balance acoustique). Le volume et le timbre de l’accordéon qui accompagnait Ruth m’ont beaucoup gêné, d’autant plus que j’ai les oreilles fragiles. Il a presque totalement estompé la voix – estompe plutôt ‘brosse métallique’. La sonorité stridente de cet accordéon aurait pu faire un superbe contrepoint, un barrage créatif, entre barbelés et fusées de feux d’artifice, laissant que la voix nous atteigne à partir d’un arrière-plan de réserve. Le contraste aurait pu marcher et très fort. Mais il n’y eut pratiquement pas d’ouverture, pas de laisser-passer pour la voix. Ruth s’est bien avancée à trois ou quatre reprises, se rapprochant pour parler au public, mais la coordination, la complicité n’était pas musicalisée. Là, c’est surtout Véronique Taconet qui viendrait en aide – une très belle mise en place – et, à mon avis, un magnifique usage dans la ‘discrétion’ de l’estompe des timbres et des volumes – et ce, depuis ses « minauderies » jusqu’au cri strident. Le problème incombe à l’artiste-chanteuse, au musicien, et aux organisateurs (leur ont-ils donné le temps et les moyens de s’installer ?) Un sound-check (l’adaptation acoustique d’une balance son) est indispensable, mais, surtout, c’est la mise en place artistique qui l’est, pour qu’un tel concert puisse trouver sa place, placer sa voix. Mon adage : « si tu trouves ta place, tu trouveras ta voix », s’applique absolument ici. Peut-être aussi un micro.

2 – Estompe et place publique. Où étions-nous ? Quelle était la voie/la voix publique ?

Picasso, Les Femmes d’Algers

Elle était quelque part entre l’intimité d’un harem à Istanbul, l’animation d’une ruelle de la kasbah d’Alger, un cabaret à Casablanca et la place Djemaa el Fna de Marrakech – avec toutes les connotations orientalistes que ces ‘cartes postales’ impliquent. (Avec orientalisme, je fais référence au livre d’Edward W. Said : Orientalism, 1978, qui ouvrit la réflexion post-colonialiste, devenue, pour moi, la plus importante aujourd’hui – et qui inclut le féminisme : la colonisation des femmes). J’ai senti que Ruth avait toutes ces cartes-là en main, et qu’elle pouvait les assumer pleinement et les commenter. Mais, là non plus, sa voix ne passait pas. L’estompe était ici d’un autre type : culturel et psychologique. Comme un manque d’affirmation et d’autorité. La timidité et la pudeur sont des armes historiques des femmes-artistes dans de tels contextes, des armes de contrattaque aussi, voire de trahison. La maman sépharade est peut-être trop douce et gentille. Trop affable.

3 – Estompe au féminin. Je fais référence ici au contexte spécifique du ‘Roy Hart’, du training vocal tel qu’il se pratique aujourd’hui en son nom, et notamment au Centre Roy Hart. (J’écris ces notes en artiste ‘voisin’). A plusieurs reprises j’ai vu des femmes artistes ne pas assumer les pleins pouvoirs de leurs personnalités en performance, parfois même infantiliser leurs prestations scéniques ; des femmes dont j’ai vu et entendu par ailleurs le formidable potentiel vocal : des lionnes, des tigresses, des ourses, etcetera… En performance, il y a comme une chute du pouvoir de fiction, un manque de savoir-faire et / ou de vouloir-faire performatif, et donc de prise en charge dramaturgique ; ceci est parfois compensé par des attitudes de prêtresses prophétiques, ou circonscrit à des explosions expressionnistes dans un travail vocal au premier degré – et ce, notamment, lors de la prise de parole. Ruth est clairement une professionnelle du concert-animation, avec une belle attitude de partage social. Et elle sait s’adresser au public. Cependant, la formule ‘concert’ fait que la représentation se transforme en rituel ponctué d’applaudissement – et de petites révérences où, à mon hummm-ble avis, elle baisse trop souvent le regard. Cette forme de concert ne permet pas l’accès à une continuité performative et à de fortes présences fictives – des « présences d’esprits ». Nota : je ne parle que de « femmes artistes » car j’ai vu très peu d’hommes travailler la voix et la performance à ce niveau dans le contexte présent du Roy Hart.

4 – Estompe du fictif. En fait, si, Ruth Banarroch fait appel à une figure de fiction, à la présence d’esprit d’un esprit – d’une ‘esprite’ (voir mon article sur La Espírita Santa). Je me réfère à la vieille dame bienveillante qu’elle invoque, qu’elle dit consulter, qu’elle dit présente. Cette vieille dame fait partie des superstitions folkloriques de son personnage de gitane séfarade, mais on est cependant loin d’entrer dans le versant spiritiste, voire possédé d’une performance ; c’est une gentille touche estompée. (La superstition, par contre, sera le thème de notre prochain festival – juin 2020!) Ruth passe et repasse devant la Porte des Enfers. Mais en fait la vieille dame l’attend et l’appelle à l’autre porte, celle latérale, dite L’Entrée des Artistes, au-dessus de laquelle il y a une autre inscription, et non celle de Dante (« oublie tout espoir… »), mais un adage à moi (qui est aussi un hommage à Roy Hart) : « Si tu veux entrer ici, roule par terre et crie. » Condition nécessaire et militante pour entrer en performance.

A la bonne heure et un grand merci à Ruth Bennarock (sic).
Enrique Pardo, Malérargues, le 27 août 2019

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