Done Elvire / Dom Juan

Compte-rendu et réflexions sur une scène de Laboratoire
autour d’un extrait du Dom Juan de Molière.
Dimanche 24 février 2019
Laboratoire de Théâtre Chorégraphique
direction Enrique Pardo

S’il y a bien une cerise sur le gâteau dans les montages des laboratoires de théâtre chorégraphique, c’est l’inclusion du travail de texte – du travail de performance avec texte : il s’agit de parler un texte, de le faire parler, de le laisser parler, de le dire et de le contredire, de le citer et de le réciter, de lui donner voix, de le laisser trouver sa propre voix (sa voie), d’entendre ce qu’il a à dire, de lui donner la parole, de détecter sa diction et de réveiller ses contre-dictions. Et faire tout cela hic et nunc : ici et maintenant, c’est-à-dire dans un contexte donné, trouvé, en improvisation dans la réalité du moment, dans l’esprit et avec le génie du lieu. « Si tu trouves ta place, tu trouves ta voix », maxime fondamentale du travail, devient ici : « Si tu trouves ta place, tu trouveras quelle voix ‘prêter’ au texte, et comment ‘placer’ cette voix ».

 

Cérise sur le gâteau à noyau dur, très dur à croquer : le travail de texte est de loin ce qu’il y a de plus complexe, difficile, exhilarant et créatif, parce que c’est l’aboutissement poétique le plus complet de l’acte fictif, de l’acte et de la pensée performative – certainement dans l’échafaudage expérimental d’un théâtre chorégraphique. C’est de la poiesis au sens fort et originel du terme : la fabrique de fiction pour le grand bricolage des écritures et pour le grand déballage des formes (per-formare), et de la magie figurative : « Figure-toi que… »

Le passage au texte est toujours un moment fort, souvent intimidant. Hier soir, personne n’a bougé quand j’ai demandé : « qui veut dire son texte ? » (Les participants sont censés avoir choisi et appris par cœur un texte de travail.) Puis, tout doucement, une main s’est levée avec un charmant sourire en biais, les yeux baissés. Alice Bellefroid, une jeune comédienne, récidivait. Cette fois elle m’a surpris avec un texte du Dom Juan de Molière. (J’encourage peu les classiques et les poèmes : ils imposent trop souvent et trop fort leur propre diction et cadence, leur « autorité culturelle ». Je mets en question l’utilité… dans notre contexte.)

Le voici ce contexte : Alice se trouvait en plein centre de l’avant-scène, la place de l’héroïne protagoniste – et cela ‘tombait bien’ pour le discours-sermon de Done Elvire. Le choix du placement était donné par l’improvisation précédente. Devant elle : un rang de spectateurs (participants et observateurs invités). Derrière eux, un espace vide entouré du désordre du rangement du mur du fond. Dans cette ‘zone’ no man’s land, un enfant joue ; sa mère, qui participe aux laboratoires, vient parfois avec lui. Le garçon a cinq ans et joue tranquillement ; il en a l’habitude. Parfois il regarde les exercices ; il lui est arrivé de s’impliquer, quoique rarement. Par contre, après la fin des sessions, en général il se lance danser sur scène, preuve qu’il a tout vu et compris.

Alice démarre son texte trop tôt et trop vite : grand débit, excellente diction, ‘Comédie Française’. Elle est arrêtée après deux vers. Je lui indique qu’elle doit d’abord appréhender sa place, où elle est : le contexte prime sur le texte. A elle de déloger le texte du ‘livre’, de l’extraire de la littérature pour le faire venir sur place et le faire parler hic et nunc – ici et maintenant – pour que sa présence soit adéquate, appropriée, pour qu’il ne s’approprie pas de la scène. Pour cela, il faut qu’Alice prenne le temps de percevoir le lieu, la situation, et de sentir, voire d’identifier l’endroit où le texte ‘aura lieu’, où il va ‘prendre place’. L’environnement, ici, est aussi, peut-être surtout, marqué par la musique, au sens le plus large : « priorité aux oreilles », à l’écoute (« imagination is perception », Edward S. Casey). La musique subtile, celle de ‘derrière’, émerge de l’arrière-plan, des subtils bruitages de l’enfant, d’autant plus subtils qu’il veut se faire discret et jouer tout seul, sotto voce – tout en prêtant une oreille à tout ce qui se passe.

Alice ne peut prendre et ‘com-prendre’ sa place que si elle se rend disponible et arrive à sentir, écouter, découvrir, ‘réaliser’ (se rendre compte) du lieu et de la situation. Non seulement elle doit se ‘rendre compte’, mais elle doit rendre des comptes (et contes) au public et, par-là, partager l’écoute avec le public. C’est le fondement du partage dramaturgique par lequel le public entre en partenaire-témoin dans une performance. Il rentre et participe à l’écriture. La respiration d’Alice deviendra celle du public, sa sensibilité aussi, et, en fin de compte/conte, il y aura une intelligence partagée du lieu et de la situation. Le texte viendra alors s’y installer en surplus et offrir une herméneutique qui sera la cerise sur le gâteau.

L’intérêt fondamental était donc, pour moi, l’enfant ‘hors-jeu’, assis par terre avec ses jouets à lui, caché derrière la barrière, dans le dos des spectateurs, mais coïncidant avec la ligne de mire directe et centrale d’Alice. Et donc, à l’endroit où sa Done Elvire plaçait et adressait le fantôme littéraire de Dom Juan, il y avait en fait un garçon qui jouait et qui devenait à ce moment-là Dom Juan. L’éventail des interprétations s’ouvre grand, riche et coloré, surtout dans les possibles jeux de rôles. Plus la palette des métamorphoses spiritistes est complexe, meilleur est le théâtre. C’est là que se joue la qualité artistique en ce qui me concerne – et elle est à haute teneur psychologique, capable de remuer tout ce qui peut se jouer entre un Dom Juan et une Done Elvire – et un enfant, un garçon… et sa mère, (j’en parle un peu plus bas). Tous les fantômes et les fantasmes sont invités, convives du festin.

L’art est dans la manière, dans le ton et dans le tact avec lequel Alice parle au garçon, parle à Dom Juan (absent, mort, fantasme ?), ou se parle à elle-même et ce, jusqu’aux hurlements : tout est possible vu le niveau de fiction obtenu. L’art est dans la pensée qui émerge des choix émotifs, de sa voix. Tous les états d’âme sont permis et peuvent s’exprimer. A Alice de choisir : « la voix est libre » car nous avons quitté les contraintes d’un réalisme psychologique.

Le garçon était, je dirais, une présence et une musique sacrée, un pianissimo ‘réel’ et extraordinairement sensible : comment est-ce qu’Alice allait faire pour écouter et percevoir son écoute à lui ? L’écoute de l’écoute. Et comment allait-elle faire pour lui parler en conséquent, en fonction de son écoute à lui ? (J’en profite ici pour, encore une fois, citer Giorgio Agamben : « L’écoute de la voix dans le discours, c’est cela la pensée »). Le garçon est trop jeune pour comprendre et de toute façon, comme font les enfants, il filtrait les affects en fonction de la voix, en fonction du ton de voix d’Alice, et il se faisait souvent absent. Son oreille à lui est libre aussi, et elle est complexe! Pas question de le terroriser, d’imposer une voix. La condescendance ne serait pas de mise non plus. Il faut trouver le ton juste.

Et puis, pour finir, la scène avait deux éléments perturbateurs (outre la musique). Assise en plein centre des spectateurs, absolument dans la ligne de mire entre Alice et le garçon, était sa mère. Sa tâche à elle était de signifier à Alice par les cinq doigts de la main, et en disant clairement « cinq », que le garçon a cinq ans ; qu’il n’a que cinq ans. C’est une surcharge de responsabilité placée sur Alice / Done Elvire, une exigence de l’art de l’occasion. Elle laissait Alice parler, l’écoutait intensément, mais veillait comme une aigle au ton et au geste juste ; c’était aussi un beau défi pour elle, car elle devait trouver le kairos (musical et moral) pour chacun de ses rappels répétés (et nécessaires.)

Et il y avait aussi deux hommes, deux grands bonhommes, deux freluquets beckettiens, qui prenaient tout sérieux à contrepied : ils devaient danser cheek to cheek en (apparente) totale insensibilité. Ils étaient un contrepoint / contrepied / croche-pied exquis et très, très drôle, à une scène hautement chargée en émotion. Une grande question éthique : « De quel côté était leurs bouffonneries ? »  (En fait, ils les répartissaient tous azimuts – pianiste et public compris.)

EP, Paris, le 26 février 2019.

 » La Douane des Silences « 

EPIGRAPHE / Michel Deguy

Une citation de l’un des plus grands penseurs français de la poiesis, lui-même poète et fondateur en 1977 de la revue Po&sie : Michel Deguy. (Remerciements à Xavier Papaïs qui me l’a fait connaître.) Il s’agit probablement d’une référence à Du Bellay :

« Nul ne fut hanteur plus obstiné ; qui mit plus de ruse, plus de résolution au service d’une hantise vaine ; nul plus insistant à imiter le flux et le reflux de l’élément ; à devenir élément-homme, d’universelle hantise ; à revenir buter, blesser obstinément contre les arbres, contre le ciel, contre la mer ; à se dresser comme obstacle, érigeant la douane de silence à toutes les limites où reviennent fuir l’inlassable vague et l’inlassable oiseau et l’inlassable vent ; interposé entre le sable et l’écume, entre la falaise et l’orage, entre la lisière et le blé, lui ; le revenant, partout pour se substituer à l’élément que heurte un autre, et pour y devenir capable de bénédiction ; lui, l’être des confins… »  Fragment du cadastre (1960).

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.