Jung, Kingsley, Faulkner

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Le Libre Rouge, Nautis, dessin de C.G.Jung

Carl Gustav Jung (1875 – 1961) est mentionné en premier dans le titre de cet article, par respect. Faulkner (1897 – 1962, un peu plus jeune), en dernier ; mais il serait « le premier grand romancier de l’inconscient ». Peter Kingsley, entre les deux : il vient de publier un nouveau livre (en deux volumes) intitulé : Catafalque : Carl Jung and the End of Humanity (Catafalque : Carl Jung et la Fin de l’Humanité). Les titres des livres de Kingsley sont en général de belles provocations, comme l’est aussi le ton qu’il adopte souvent dans ses écrits. Les universitaires peuvent être mesquins et compétitifs dans leurs critiques, mais qu’est-ce que Kingsley leur facilite la tâche ! D’un point de vue artistique, le mien, en marge des obligations académiques, mais allant souvent piller les travaux des universitaires, les provocations de Kingsley sont des appels d’air frais. Après tout, provoquer, c’est, étymologiquement pro voce : faire ressortir des voix, susciter l’inspiration, la pensée. Le respect dû à Jung est une autre affaire, que je dépose comme une gerbe de fleurs sur le pont-levis de sa tour médiévale à Bollingen, au bord du lac de Zurich. (Le pont-levis est une figure de l’esprit, bien sûr.)

 

palmiers sauvages

Palmiers Sauvages, Mise en scène de Séverine Chavrier.   Photo Alexandre Ah-Kye

Je suis récemment allé voir une performance de la metteur en scène française (et actrice et musicienne) Séverine Chevrier. J’avais vu, il y a trois ans, une de ses créations qui m’avait très favorablement impressionné en termes de théâtre chorégraphique : l’équilibre et les rapports entre textes et « danse ». Cette fois-ci, le spectacle, une coproduction des principaux festivals et subventions officielles, était basé sur le roman Wild Palms, Palmiers Sauvages, de William Faulkner. Je l’ai décrit à Bibiana Monje, avec qui je collabore sur une nouvelle création qui vise un équilibre narratif similaire et dont le titre, Pogüerful (Powerful / Puissant), fait appel à la pensée chamanique et à la magie. Bibiana y joue plusieurs personnages avec trois autres acteurs, en base à un texte qu’elle a écrit, un scénario de type Pirandello (Six personnages en quête d’auteur). Voici ce que je lui ai écrit à propos de la performance de Chavrier :

« Je suis allé voir un spectacle basé sur un roman de Faulkner.
Parfait et parfaitement déprimant : amour fou, pas d’argent, avortement et mort.
Parfait techniquement : lumières, son, vidéos, musique, décor de loft-entrepôt vintage, tout y était. Et un rythme très cinématique. Très, très bien joué par le couple.
Beaucoup de ta « pornographie émotionnelle » et de ton « méta-humour ». Cela m’a fait réfléchir sur Pogüerful.
J’ai vu une création de Chavrier il y a trois ans et j’ai été impressionné. Elle est en passe de devenir l’une des meilleures metteur en scène françaises pour son utilisation de la scénographie, du mouvement, du multimédia mais aussi des textes. Réalisme cinématographique et intimiste, mais très ludique (et donc, pas de réalisme psychologique sot – et avec le génie de Faulkner qui scintille). La cadence était marquée par de nombreuses coupures radicales (principalement des noirs en mode flash slapstick). Encore une fois, très cinématique … et donc j’ai décroché après un certain temps. En fait, je ne pense pas que je veuille me souvenir de cette pièce… »

Eh bien, ce ne fut pas le cas et me voici en train d’écrire à son sujet. Il y a eu une phrase m’a fait sursauter. La mention du catafalque dans la citation suivante:

caput corvi pourriture

Caput Corvi, Image alchimique. La putréfaction et ses transformations

“La puanteur n’est au fond rien d’autre que la signature olfactive du scandale. Quand, au début de leur « lune de miel », Charlotte fait promettre à son amant qu’entre eux ce sera « either heaven, or hell : no comfortable safe peaceful purgatory » (p. 61), Harry se demande encore s’il est « more seemly to die in the dulcet smell than to be saved by an apostate from convention » (p. 62), réflexion qui ne l’empêchera pas ensuite de fuir toute menace d’embourgeoisement (une liaison sanctionnée par la loi et sanctifiée par la procréation « and the smell of infant urine », p97), état qu’il dépeint comme étant « the mausoleum of love… the stinking carafalque of the dead corpse borne between the olfactoryness walking shapes of the immortal unsentient demanding ancient meat » (p. 100). Extrait de, William Faulkner : à vue de nez, par Paul Carmigniani. Un superbe article sur le Faulkner « olfactif ». Voir l’article.

Il y a trois ou quatre mois j’ai reçu notification de la publication du livre de Peter Kingsley, et je me suis promis d’écrire un article sur ce que je fantasmais pouvait en être le contenu, surtout que je n’avais rencontré que peu de références à Jung dans ses livres, et aucune, ou peut-être une, que je sache, à James Hillman. Cela m’interloquait. Pourquoi soudainement Jung ? J’ai reçu les livres par la poste : je ne les ai pas ouverts. Je le ferai après avoir fini cet article. Je n’ai pas, non plus, écouté l’entretien de Kingsley avec le junguien Murray Stein, ni toute autre présentation préalable ou critique du livre.

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Sonu Shamdasani présente Le Livre Rouge. Photo jung.it

Un autre fait frappant : mon ami de longue date, Sonu Shamadasani, est venu à Paris à deux reprises récemment et nous avons eu de longues conversations. Sonu est historien de la psychologie et notamment de la psychanalyse, et chargé des archives de C.G. Jung. C’est lui qui a édité et annoté Le Livre Rouge, de Jung, et qui met au point la publication des carnets du jeune Jung, appelés Les Carnets Noirs. Il est aussi directeur d’études au London University College d’une dizaine de doctorants sur Jung. Cela faisait quelques années qu’on ne s’était pas rencontrés. A ma stupéfaction il n’avait pas entendu parler du livre de Kingsley. Qui plus est, il n’avait pas entendu parler de Peter Kingsley. Je me suis carrément demandé si je rêvais ! Je savais que chez les junguiens il y a (comme dans toutes les chapelles de pensée, surtout psychanalytiques) d’énormes clivages et de terribles luttes pour s’approprier, dans ce cas, le prestige de l’héritage de Jung, surtout depuis que James Hillman nous a quittés ; mais à ce point ? J’ai mentionné Murray Stein et le visage de Sonu s’est assombri. « C’est l’ennemi. » Et pire.

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Page caligraphiée par Jung

Tout cela rend la manœuvre que je propose délicate. Je commencerai par écrire en bref ce que je pense sur Jung, mais essentiellement d’un point de vue artistique, ou disons, culturel. J’ai assez soigneusement feuilleté Le Livre Rouge qui a une place d’honneur dans la bibliothèque de Panthéâtre. Je me suis surtout intéressé aux commentaires de contextualisation historique de Sonu Shamdasani. Comme chez Kingsley, les notes de bas de page sont aussi fournies que le texte principal, et contiennent souvent les éléments les plus incisifs, voire polémiques, de la pensée de ces deux formidables scholars, l’un, spéculateur à outrance (Kingsley), l’autre, historien, et rigoureux à outrance (Shamdasani). J’ai dit à Sonu que je ne voyais pas ce qui était si extraordinaire dans le livre de Jung, de nos jours, j’entends, et que je ne savais pas quoi en faire d’un point de vue artistique. Cela ne m’inspirait pas. Sonu est resté impassible : il a le sang-froid et l’ironie hindoue de ses origines, et si cela se trouve il était d’accord avec moi.

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Livre Rouge, dessin

Mais c’est sur ce point précis que les ami(e)s jungien(ne)s sursautent et disent: « Mais Jung lui-même maintenait que ce n’était pas de l’art », impliquant parfois qu’il n’en avait pas l’ambition. J’ai ajouté que pour moi c’était une œuvre (surtout graphique) d’antiquaire et je l’ai qualifiée d’helvète-gothique, avec de fortes racines folkloriques dans l’imaginaire celtique germanique, voire byzantin, ce qui n’en fait pas, je l’avoue, ma tasse de thé. Mon imaginaire est plutôt au Sud des Alpes. J’ajoute ici que le Zurich de Jung, pendant la première guerre mondiale, fut le berceau du dadaïsme, avec Tristan Tzara, notamment, et qu’il y a là d’énormes synchronies entre les expérimentations psychiatriques associatives de Jung et les œuvres de l’art brut naissant – mais surtout avec celles de ladite spontanéité schizophrénique et du surréalisme. Lénine aussi était à Zurich à l’époque, piaffant d’impatience de retourner à Moscou déclencher la révolution. A Paris, Sonu logeait à l’Hôtel des Grands Hommes où André Breton et Philippe Soupault ont « inventé » le surréalisme, dont il est un grand connaisseur et sympathisant.

demoiselles avignon

Picasso, Les Demoiselles d’Avignon

Bien évidemment, si l’on tient l’art à distance, comme Jung le fait, il y a, à mon avis, un problème. Dans sa jeunesse Jung a fait une critique féroce de Picasso et de Joyce : ils vont en enfer s’inspirer mais ne ramènent rien pour (guérir) la société. Qu’aurait-il dit de Faulkner ? Les artistes seraient-ils des explorateurs irresponsables, encore sur le modèle Faustien ? Je pense le contraire, et suspecte que la modestie de Jung à cet égard, ou son apparent manque d’ambition artistique est un red herring (un faux fuyant), presque de mauvaise foi, et que quelque part il contredit sa propre attitude archétypale : toute image est culturelle, et donc critique et critiquable dans ses choix et dans ses origines, et donc, si l’on s’en responsabilise : artistique. Elle peut aussi être thérapeutique, comme tout geste artistique. « Soigner » une image est une affaire avant tout culturelle, et non seulement psycho-médicale et individuelle. C’est James Hillman, un grand écrivain autant qu’un grand penseur psychologique, qui a fait la part des choses sur ce point. Il a dû quitter (limogé !) l’Institut Jung de Zurich vers 1975 alors qu’il en était devenu le premier directeur d’études et le principal contributeur junguien aux Conférence d’Eranos, suite à Jung. Lors de mes premiers échanges avec lui, vers 1978, il m’a dit que j’étais l’un des premiers artistes à lui écrire à quel point ses écrits étaient essentiels pour… l’art. Ce fut d’ailleurs la principale motivation de sa première visite à Malérargues – après avoir vérifié si moi et mes collègues de l’époque étions bien « psychologiques », ou végétariens !)

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Livre Rouge, dessin de Jung

Il est, par contre, clair que, dans Le Livre Rouge, Jung est descendu dans les images de son enfer à lui, et j’ai envie d’ajouter : dans l’écologie magique des sources de son imagination. (J’évite ici clairement le terme « inconscient ».) Et plus encore : l’œuvre de Jung est capitale pour comprendre la finalité d’une psychologie qui se dit des profondeurs. Par ailleurs, Jung est invoqué comme référence, voire alibi, pour l’engouement contemporain pour le chamanisme, et pour toute entreprise ou vision spirituelle ainsi que pour les mouvances contemporaines de développement personnel. En fait, il est devenu la référence pour toute recherche qui se donne comme but l’amplification des dimensions de l’humain, ou du moins de sa compréhension. C’est autour de cette charnière art/thérapie/spiritualité que se situent mes fantasmes sur le lien que Kingsley ferait avec Jung. (Je rappelle que c’est hypothétique.) Kingsley est accusé, avec ricanements parfois, par ses collègues académiques de se faire guru spirituel en base à ses recherches académiques et aux interprétations qu’il en tire. Des accusations similaires ont été portées envers Jung. (J’ai écrit récemment sur le litige entre Sonu Shamdasani et Richard Noll sur ce point ; j’y reviens plus bas). Cela dit, j’ai un grand respect pour la notion védique de guru et pour sa tradition, et j’ai qualifié Roy Hart, qui fut l’un de mes maîtres et que j’ai suivi plusieurs années avant sa mort en 1975, de guru et de génie éthique.

jesus shepard

Ravenne, Mausolée de Galla Placidia

A présent je nous invite à faire un détour par la ville italienne de Ravenne, en Italie, au sud de l’embouchure du Po, dans les marais du delta, en Emile Romagne. Ravenne était le portail vers l’Orient de l’Empire Romain et du Bas Moyen Âge, le principal port sur l’Adriatique jusqu’à l’émergence de Venise, et l’ensablement de ses canaux d’accès à la mer. Jung l’a visitée à deux reprises au moins ; il était, à mon avis, clairement fasciné par l’héritage byzantin de Ravenne. Il a décrit une rencontre avec une personnification de son anima byzantine sous les traits de l’impératrice Galla Placidia, et, outre ce choix d’anima, je pense qu’il était fasciné par les icones et les mosaïques byzantines, parfois celles du Christ et de Dieu le Père en terribilità orthodoxe, d’autres fois dans des versions beaucoup plus douces et pastorales. C’est à ces images-là et à leurs implications culturelles que je fais référence quand je parle d’une vision romantique des figures « gothico-byzantines » de son Livre Rouge. Voici un surprennant écrit de Jung:

galla placidia

Galla Placidia, mosaïque

« Dès la première visite, j’avais été personnellement touché par la figure de Galla Placidia et je m’étais souvent demandé comment ce devait être pour cette femme si cultivée et scrupuleuse de vivre aux côtés d’un prince barbare.
Sa tombe m’a semblé être un dernier vestige à travers lequel je pourrais atteindre sa personnalité.
Son destin et tout son être étaient des présences vives pour moi ; avec sa nature intense, elle était une incarnation appropriée pour mon anima.
L’anima d’un homme a un caractère fortement historique. En tant que personnification de l’inconscient, elle retourne à la préhistoire et incarne les contenus du passé.
Elle fournit à l’individu les éléments qu’il se doit de connaître de sa préhistoire.
Pour l’individu, l’anima est toute vie qui a existé dans le passé et est toujours vivante en lui.
Par comparaison avec elle, je me suis toujours senti moi-même comme un barbare qui n’a pas d’histoire, une créature tout juste surgie du néant, sans passé ni avenir. » Carl Jung, Memories Dreams and Reflections, Page 286. (Ma traduction)

Note: Sonu Shamdasani avertit clairement que ce livre, posthume, et l’un des plus populaires de Jung, a été recompilé, édité et souvent écrit par ses collaboratrices, dont principalement Aniela Jaffé . L’article de Shamdasani s’intitule : Memories, Dreams and Omissions (je souligne).

dans les antresRetour à Peter Kingsley maintenant : j’ai en quelque sorte été « ravi » par la découverte de ses livres, ravi au sens de contentement, mais aussi d’enlèvement (et, ici, plutôt de libération d’otage : moi !). C’est Xavier Papaïs qui me les a signalés. Je raconte souvent mes cent pas, seul, autour d’une piscine à Santiago du Chili, en lisant notamment Dans les Antres de la Sagesse / Études parménidiennes, et, A Story Ready to Pierce You (Une histoire prête à te transpercer). Je n’arrêtais pas de rigoler, parfois je m’esclaffais, tellement cela me semblait évident et salutaire. Ces livres ont démoli d’énormes remparts de préjugés chez moi, hérités (et construits) contre l’influence de l’Orient, chez les grecs, chez les présocratiques, et jusqu’à nos jours. Je pense que mon principal reproche à ce que je dénomine ici l’Orient (surtout les différents courants du bouddhisme, dont les adaptations occidentales), est qu’ils se présentent comme le berceau spontané et self-righteous (auto-justifié et « pharisaïque ») de la sagesse. Kingsley montre à quel point le bouddhisme est dérivé de la mytho-poésie chamanique mongole, et, qui plus est, l’attitude guerrière et pratiquement de génocide du bouddhisme tibétain envers les chamans mongols. J’ai aussi noté à quel point Kingsley semblait se tourner vers des exercices spirituels que je qualifierais de pré-yoga ; des formes de quiétisme : silence, immobilité, jeûne.

En (très) bref, les points principaux que Kingsley soulève, pour mon propos, ici – (avec, en général, une armée de preuves en notes référentielles à l’appui) :

1 / La Mongolie fut le berceau de la pensée mytho-poétique chez homo sapiens, et donc à la fois de la pensée mythique et métaphysique, grâce à « l’invention » du chamanisme, et au contexte de permafrost (la terre gelée ne permettait pas d’enterrer les morts.) La pensée chamanique s’est répandue ensuite à partir de la Mongolie vers la Chine, le Tibet et l’Inde, et, grâce au couloir turkmène, en Asie Centrale jusqu’à l’actuelle Turquie (influençant la Grèce présocratique.)

2 / Pythagore aurait joué un rôle très important dans la transmission de la pensée métaphysique chamanique. La flèche dont parle le livre de Kingsley, A Storypierce Ready to Pierce You, serait celle que lui remit un chamane mongole, Abaris l’Hyperboréen.

3/ Parménide, né à Vélia (Élée), en Italie, était d’origine phocéenne, et la ville de Phocée, sur la Mer Egée, était un port franc, un terminal maritime du « couloir turkmène », et donc des idées venues de Mongolie. Vélia fut fondée vers 530 AC par les phocéens en fuite devant un ultimatum de l’Empire Perse. Marseille devint un comptoir phocéen peu après.

C’est trop bref, bien sûr, mais voilà les trois « flèches » qui m’ont obligé à ranger mes résistances contre, disons-le clairement : le chamanisme. Je me suis battu des années contre le modèle du chamane, parce que ce modèle, que je considérais archaïque – et il l’est, mais aussi dans le meilleur sens du terme, à savoir : fondateur – était déclaré comme supérieur à celui de l’acteur. Aujourd’hui, surtout après Kingsley, j’ouvre grand les corridors des correspondances –en pensant, toujours avec militance, que l’acteur-performeur, et l’artiste en général, est, et se doit d’être le chamane d’aujourd’hui. Ou disons-le autrement : un acteur doit se risquer à mettre en acte les dimensions mytho-poétiques d’une intelligence et d’une mission de type chamanique. Il faut qu’il ose « chamaniser ». Et, si l’inversion était possible : l’aspiration au chamanisme, très présente aujourd’hui, doit se mesurer et, j’ose ajouter, incorporer la pensée et même l’artifice culturel (et politique) que représente le théâtre. Artifice : fiction, pensée mythique. Je redis des choses qui ont été dites tout au long du 20e siècle. Je pense à deux pôles : Mircea Eliade et Jersy Grotowski. Sur tous ces points je suis reconnaissant à Peter Kingsley pour les perspectives qu’il m’a ouvertes : il a enrichi mon sens de généalogie culturelle, et quelque part cela calme les polémiques.

realityKingsley dédie à Parménide une grande partie de son imposant livre intitulé « Reality » – rien de moins ! – qui est peut-être son opus magnum, en attendant de lire Cataphalque. Je pense que Kingsley puise chez Parménide ce que ses confrères académiciens taxent de « guru pop », c’est-à-dire des formes de méditation que j’ai qualifié de « quiétistes ». Il en parle déjà dans son livre sur les antres de la philosophie (dark places of wisdom), qui font penser à des temples-cavernes (entre les temples d’incubation d’Esculape, les antres mantiques d’Apollon et les cavernes de méditation yoga de l’Himalaya.) Je ne prétends pas connaître les propositions que Kingsley fait et enseigne pratiquement dans des stages ou retraites, mais ce qui est certain c’est que je me situe, à premier abord, à l’extrême opposé du spectre chamanico-méditatif : je suis a priori un « crieur », et je donne suite en cela aux propositions expressives de Roy Hart : « tu es ce que tu peux chanter ». Ce chanter-là inclut tout ce qu’il est humainement possible d’exprimer, dont l’animalité, et le non-humanité (la machine), la tendresse comme la violence la plus crue des sons dits « cassés ». Cela fait partie intégrante du cheminement actif, actoral, que je poursuis dans mes laboratoires de théâtre chorégraphique. Lorsqu’on me demande comment on rentre dans mes laboratoires, je dis : « Par la porte des artistes, où il est inscrit : roule-toi par terre et crie ! ». Sur la porte principale, du moins celle des enfers de Dante, il nous est dit d’abandonner tout espoir. Dante pourrait bien être en train de faire écho à Parménide… En tout cas on n’en est pas au catafalque silencieux, mais plutôt du côté de l’expressionisme bigarré du pandémonium. Un dernier point : la tombe de Dante se trouve aussi à Ravenne.

Je pense (je specule), par contre, que l’écoute intérieure et extérieure dans les laboratoires pourrait être la même ou du moins semblable à celle dont parle Kingsley, dans sa sensibilité philosophique, et peut-être aussi figurative, c’est-à-dire, dans l’écoute mytho-poétique de l’être, mais surtout des êtres qui nous composent et visitent. Sur ce dernier point, et sur son pluriel (les êtres que l’on entend – leur écoute figurative : les figures qui se présentent – leur pluralité, voire leur pandémonium) : ce pluriel implique l’imagination dans l’acte de perception, dans l’écoute d’une pluralité, et, chez nous, dans leur mise en acte théâtral, en performance vocale et corporelle. L’imagination n’est pas une notion que j’ai souvent rencontré chez Kingsley, qui, lui, semble pencher plutôt vers la notion parménidienne de l’Un ultime, et indiscutablement vers une quête d’unification spirituelle.

mausoleum

Ravenne, Mausolée de Galla Placidia

C’est donc Ravenne que je place, hypothétiquement, comme lieu de rencontre entre Jung et Kingsley, un lieu, une ville où se rencontreraient leurs anima respectives, dans la quiétude, voire le quiétisme des basiliques orthodoxes, byzantines, et auprès de la tombe de Dante. Une ville où auraient pu se croiser leurs parcours spirituels et théologiques. Les pèlerinages de Jung à Ravenne étaient des visites à l’Un orthodoxe, aux icones du Dieu unique des monothéismes, ce Dieu que Nietzsche avait déclaré mort. Et c’est le vide laissé par « la mort de Dieu » que Jung adresse lorsqu’il se tourne vers le besoin religieux de spiritualité. Ces prises de position furent au cœur du litige entre Sonu Shamdasani et Richard Noll qui accusait Jung de se prendre pour un nouveau Christ ; Noll force méchamment la polémique dans le titre même de son livre : Jung, le Christ Arien. Le chemin de Kingsley passait jusqu’ici par un Orient issu de la Mongolie chamanique ; nous verrons vers quels destins il nous emmène dans son Catafalque pour rejoindre Jung.

 

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Ravenne, Mausolée, détail mosaïque

Je fais référence ici à l’œuvre de Jung dans sa façon de se débattre et de confronter, d’un côté, la mort de Dieu, après Nietzsche, en tant que personnification de l’Un dans les religions monothéistes, et, de l’autre côté, la « découverte » par Jung du Polythéisme de l’Âme (titre français d’un recueil d’articles de James Hillman). Ce deuxième versant de la pensée de Jung, versant polythéiste, païen, explore le pluralisme de l’imagination, et notamment le surgissement du pandémonium dans Le Livre Rouge. Je profite ici pour dire que jusqu’à ma rencontre avec James Hillman (fin des années 1970), je ne portais pas un intérêt particulier à l’œuvre de Jung – sauf dans la mesure où elle était devenue une référence « obligatoire » pour un étudiant de Beaux-Arts à Londres à la fin des années 1960. Mais la vraie question que l’on se posait était : qui peut nous informer sur le Don Juan de Carlos Castañeda ! On cherchait la réponse chez Jung, devenu le guru du New Age (ou en prenant un charter pour le Méxique !) J’ai demandé, bien des années après, et ayant créé le Festival Mythe et Théâtre avec James Hillman : « Pourquoi nous parlons autant de Jung ? » Question posée à des amis au-delà du cercle de psychothérapeutes junguiens. La réponse peut se résumer ainsi : parce que Jung maintenait les horizons ouverts, il ne délimitait pas les frontières de la pensée, de l’Irreducible Mind .

 

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Voûte du Mausolée de Galla Placidia

Ravenne est, bien sûr, une fantaisie iconique et anachronique. Kingsley jusqu’à présent n’a parlé dans ses livres que des temps présocratiques. Les mosaïques de Ravenne datent du 6e siècle après J.C. Dans les géographies, par contre, l’on pourrait voir des superpositions, notamment dans la migration des idées et des images de l’Est (la Mongolie) vers l’Ouest (Athènes, puis Byzance). Ravenne pourrait aussi inclure les méditations macabres du titre de Kingsley : le catafalque et la fin de l’humanité. Lors des séminaires de Xavier Papaïs, un jour où il était en retard, il a téléphoné à ses collaborateurs de l’époque, notamment Nadia Barrientos et Thibault Riout, pour qu’ils présentent, en attendant, leurs recherches iconographiques. Ce furent des images de rites funéraires mongoles et tibétains, qu’ils ont appelé « chamanisme macabre ». La mort est souvent présente dans les écrits de Kingsley, de façon mystique (une dimension que nous n’avons pas évoquée jusqu’ici mais qui est présente en filigrane dans toute l’œuvre de Kingsley – et particulièrement dans ses commentaires sur le Grand Poème de Parménide. Il faudra par ailleurs relire les Sept Sermons aux Morts, de Jung, considérés comme « le cœur du Livre Rouge », et l’un des fondements de sa pensée. Il est plus que probable que Kingsley les mentionne dans son nouveau livre. Nous verrons bien ; ce sera sans doute notre livre de l’année 2019. Je vais à présent pouvoir le feuilleter.

P.S. Je me dois de remercier Séverine Chavrier, et ce, malgré ma mauvaise humeur au sortir du spectacle, pour son travail sur Faulkner, et de m’avoir offert le lien pour ces spéculations. En fait, Palmiers Sauvages demeure, dans ma mémoire, comme un catafalque contemporain ; c’est une sorte huit clos de fin du monde. Ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, que ce soit Faulkner et la Nouvelle Orléans, capitale mondiale, elle aussi et à sa manière, du chamanisme macabre (vodou, zombies et cimetières marécageux…) Nous y avons organisé par deux fois le Festival Mythe et Théâtre, ce qui, non plus, n’est pas sheer luck

Rendez-vous au Festival Mythe et Théâtre,
du 18 au 30 juin, 2019, dont le thème sera LUCK.

rub-mt19-fr 550

Enrique Pardo. Malérargues, le 6 janvier 2019

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