Qui es la plus belle?

Travers

Spectacle crée le 27 juillet 2018 à Malérargues, Centre Roy Hart, Gard.
Création, Interprétation : Yane Mareine
Mise en scène : Daniela García
Dramaturgie : Yane Mareine et Daniela García
Arrangements musicaux et piano : Saso Vollmaier
Percussions : Christiane Cobral
Cet article est une critique contextualisée : elle fait référence
à Yane Mareine que j’ai rencontré dans un contexte polémique:
la formation de professeurs Roy Hart. Et à Daniela García, connue
auparavant sous le nom de Daniela Molina, proche collaboratrice
que j’ai eu le plaisir de diriger dans trois spectacles écrits par elle:
L'Autri-chienne, Animitas, et La Boîte Noire. Site Web

Qui est la plus belle ? La plus belle appartient à Yane Mareine : sienne est, sans conteste pour moi, la plus belle voix que j’aie entendue à la Magnanerie, la salle de spectacles du Centre Roy Hart dans le Sud de la France. Et le lieu en impose : c’est en quelque sorte l’un des grands temples internationaux de la voix. J’y ai entendu des centaines de voix, et, qui plus est, ma compagne et collaboratrice, Linda Wise, a fait sa spécialité de l’Art de l’Interprétation : les concerts avec ses collaborateurs et élèves sont du plus haut niveau de performance vocale, « chantée ». Il va falloir, bien sûr, « s’entendre » (comme l’on dit si bien en français), sur ce que j’entends par « belle voix », et pourquoi celle de Yane Mareine, dans ce spectacle du 27 juillet 2018, était la plus belle. Cet article est un essai critique sur cette voix et sur sa mise en scène . Note : c’est la marâtre de Blanche Neige qui pose la question à son miroir magique : « … dis-moi : qui est la plus belle ? »

La Beauté a un statut ambivalent dans l’héritage de Roy Hart (décédé en 1975, il faut le rappeler).

La réputation du travail dit Roy Hart aujourd’hui penche plutôt vers la thérapie par le cri, le modèle libératoire et exorciste (hérité des années 1970), souvent associé à l’euphémisme de « développement personnel ». L’artiste musicologue Nick Hobbs a parlé de Hell Canto par opposition au Bel Canto – posant la question de que faire artistiquement avec ce Hell Canto (outre toutes les formes de rock, pop et métal, dont il est un spécialiste).

Yane Mareine contourne ces débats – elle va au-delà en quelque sorte. Son Hell à elle est ailleurs, dans la mémoire de l’esclavage afro-caribéen, et du sous-esclavage des femmes dans cet esclavage. « Assez crié », quelque part : que dire à présent ? Dire ; un verbe que l’on n’entend pas assez, à mon avis… Cet héritage afro-caribéen est clairement gravé dans la sensibilité de son être, et se manifeste dans les textures et timbres absolument magnifiques et délicieux de sa voix, dans les cadences (les appuis, les chutes) et dans les mélodies de son chant : dans l’intelligence du parler (dire) de son chant. Je fais souvent appel à la notion de « sophistication sentimentale » : nous y sommes. Il est clair que « cela me parlait », que cela me bouleversait aussi. Et cette fresque chantée est présentée pratiquement sans aucun des feux d’artifice vocaux auxquels tiennent tant les jeunes (et moins jeunes) Roy Hartiens.

La Sirène, par André Pierre, grand peintre haïtien. VOIR VIDEO

Yane Mareine fait mention souvent de la déesse Erzuli (Ersulie, en français), déesse caribéenne, vodou, déesse de la beauté et des agissements de la séduction féminine, et qui a de nombreux parallèles avec l’Aphrodite grecque (ou la Vénus romaine.) Autant ces déesses sont perçues comme vivaces et étincelantes, ce qui m’a en fait frappé le plus dans les incantations de Yane Mareine, c’était la mélancolie : une distance, un certain éloignement parfois, un fond de tristesse, de grand sérieux, d’absence même, mais pleine de délicatesse envers nous, le public, et envers ses propres blessures, sans jamais verser dans le larmoyant, ni dans le « show business » lorsqu’il a recours en excès au plaire, au séduire, au divertir. D’ailleurs, les moments de chant les plus touchants étaient rarement frontaux : plutôt obliques, de trois-quarts, parfois de dos, sans du tout forcer le rapport au public, bien au contraire, se donnant à voir avec grâce et intimité. Magnifiquement adulte en cela. Ce qui ne veut pas dire qu’Erzuli ne joue pas aussi la petite fille, capricieuse, maline, séductrice et cabotine ; j’y reviendrai.

Yane Mareine était plutôt, et très souvent lorsqu’elle chantait, une Erzuli Urania. L’attribut est dérivé du dieu primordial grec, Ouranos, Le Ciel, et je l’utilise par transposition : c’est l’un des titres majeurs d’Aphrodite, de particulière importance à la Renaissance, celle de Marsile Ficin, avec son icône absolue : le Printemps de Botticelli. Il y a aussi, comme dans toute la Renaissance, un regard tourné vers la Vierge Marie, en mère cosmique, pensive et mélancolique (résignée ?), figure chrétienne que la Renaissance cherchait à faire mûrir en tant qu’anima mundi, âme consolatrice du monde. Dans le tableau de Botticelli, Aphrodite préside aux agissements (batifolants) du jardin printanier de Florence (fleurie, après tout). Yane Mareine, elle, nous fait visiter son jardin afro-caribéen – et il n’est souvent pas si loin de celui de Florence dans sa mélancolie ouranienne. La végétation est différente ; les rythmes aussi – et le parcours historique, certainement. (J’ai récemment comparé Haïti et Venise… magie oblige. Quoi de plus opposé !) Yane Mareine vient de la Guadeloupe.

Un rappel sur Aphrodite et Ouranos. Aphrodite est née de la castration d’Ouranos. Cela donne un arrière-fond terrifiant à la mélancolie ouranienne d’Aphrodite. C’est le moment brutal où Gaïa, la Terre, épouse du Ciel, n’en peut plus de l’insémination écrasante de son mari-voûte-céleste, qui en plus enfonce sa progéniture dans la boue de son corps ; c’est le moment où elle demande au dernier conçu de ses fils, Kronos/Saturne, de couper les organes génitaux de son père, Ouranos. (Détail intéressant : Gaïa gardait une faux cachée qui servit à la castration). Les membres sexuels (pénis et testicules) tombent dans la Méditerranée, près de Chypre : c’est la naissance de Vénus/Aphrodite. C’est aussi un autre portrait qu’en fait Botticelli : le vaisseau-conque d’Aphrodite. Erzuli est marine aussi, sirène même, et venue d’Afrique dans les vaisseaux de la Traite à laquelle Yane Mareine se réfère, bien sûr.

Il nous faut à présent faire les comptes : Yane Mareine n’a en fait chanté que 20% du temps du spectacle, il m’a semblé. Six ou sept chants ; une dizaine de moments en tout, en incluant quelques bribes. Et les autres 80% ? Un aveu ici : il faisait très chaud dans la salle, c’était après dîner et j’entendais mal sa voix parlée – faute à l’acoustique, au choix des textes, courts et denses, comme du Jacques Prévert caribéen, presque créole. Très souvent des poèmes aux allusions politiques, ironiques et cryptées. Mais, vu qu’il s’agit d’une comédienne tout ce qu’il y a de plus professionnelle, je dirais même au sens d’une grande actrice à la française, classique, Comédie Française pourquoi pas – ce n’était pas une question de diction ou de projection, mais plutôt de set-up scénique.

« Set-up » décrit les manœuvres d’approche et d’abordage d’un texte. La notion est cruciale dans ma conception d’un théâtre chorégraphique pour ne pas laisser le texte s’installer en « dictateur ». Ce sont des stratagèmes de « contre-diction » (contradiction, contrepoint, voire de sabotage) : pour piéger et contrarier les clichés culturels des voix des textes. (Je suis de ceux qui pensent que l’art se doit de contrarier la culture… qui s’installe, elle, facilement dans des succédanés kitsch ou vintage). Il s’agit de chercher la voix performative ailleurs (hors autorités) et autre (altérités culturelles), parfois même dans la part d’ombre de l’auteur littéraire. Dire, dans le jargon américain, que l’on a été set up, indique que l’on est tombé dans un piège. L’implication est souvent maffieuse : se faire sérieusement avoir dans un chantage (qui, par ailleurs, est l’art de faire chanter… les textes ?) Ceux-ci « perdent », se soumettent, paient aussi, et passent en sous-mission. D’ailleurs, le set, c’est le décor théâtral, en anglais: to be set up, c’est quelque part tomber dans le décor, dans le contexte… pour que, justement, le texte puisse s’échapper, se libérer, s’animer, se mette à vivre et à parler autrement, une autre vie que littéraire, ou littérale.

Les 80% restants de la performance étaient donc dédiés aux textes, présentés dans une série de sketchs, de caméos de la durée moyenne d’une chanson : trois minutes, mais (et c’est une réserve pour moi) tous avec des rhétoriques frontales. L’actrice, seule sur scène, s’adressant au public – c’est déjà un set up (piége de la scène frontale). Parfois Yane Mareine le fait en maîtresse de salon, parfois,  moins souvent, en sermon ou en petits cours d’histoire illustrée, parfois en conteuse, parfois comique, parfois avec pantomime illustrative, parfois avec des clins d’œil de chansonnière. Jamais en grande colère (« assez crié »), jamais acerbe, acide ou amère (là aussi : « assez crié »). En ce sens on est dans la post-tragédie que j’affectionne tant. Toujours avec charme et, disons, « grande classe ». Les charmes étaient, eux, pratiquement tous issus de la panoplie d’Erzuli. Un ou deux venaient d’ailleurs, dont une obscure et imposante figure de type cacique, plutôt salée, ou « de mauvais poil », comme on dit ; celle-là était loin de la gentillesse souriante d’Erzuli. A moins que ce ne soit encore elle, déguisée, ou au contraire : Erzuli sans déguisement, juste sa part d’ombre. Un commérage : une amie a demandé à Yane Mareine qui elle voulait inviter pour la première. Il paraît qu’elle a répondu sec et salé : « Aucune invitation. »

Je me permets de raconter à présent un mythe favori, haïtien : il dit que chaque soir Erzuli fait attendre plusieurs heures un beau cavalier (jamais le même) qui vient la chercher pour « sortir avec elle ». Elle est parfaitement prête, mais n’arrive jamais à décider quelle robe porter pour cette occasion. Le décor est planté : des armoires ouvertes, le lit jonché de robes écartées après consultation du miroir magique… Il faut voir et entendre sa performance lorsqu’elle essaie chaque robe face à l’oracle du miroir. La performance de Yane Mareine a quelque chose de cette cérémonie mythique, même si le sujet de la conversation n’était, lui, pas du tout festif.

J’avoue m’être mis à rêver assez souvent pendant les textes. Erzuli peut être hypnotique à force de déploiements séducteurs – et, dans ce spectacle, à cause de l’immense impact de la voix du chant, que je voulais, pour ainsi dire, rêver davantage, méditer comme en état d’hypnose. Artistiquement, j’inverserais la statistique : 20% textes, 80% chant. Je suis tombé dans le panneau (un peu, beaucoup, passionnément, etcetera.) J’ai même somnolé par moments. Par contre les alertes étaient magiques lorsque revenait la voix chantée.

Je n’ai eu qu’une fois l’occasion de travailler avec Yane Mareine, dans le rôle de professeur s’entend. Professeur : le vilain mot, surtout s’agissant d’Erzuli ! Ce fut lors d’une session de « formation de professeurs Roy Hart ». Je me suis senti très mal à l’aise, surtout par rapport à Yane Mareine. Je ne comprenais pas l’attitude de soumission qu’elle adoptait et qui semblait la priver d’initiative, de superbe, de magnificence, de talent et de démons ! Comment une grande dame, une grande comédienne, avec une telle expérience et personnalité se mettait dans pareille position psychologique d’apprentie, d’élève. Le jeu me paraissait faussé, infantilisant. Je l’ai dit et cela a mené à des explosions et des larmes dans tous les sens et a fini par me faire prendre une position de dissidence par rapport à la formation ‘Roy Hart’ présente – composée de grands « professeurs », sans doute, quelques-uns de vieux amis – mais avec qui j’ai jusqu’à quarante ans de cheminements différents, parfois divergents. Roy Hart, reste pour moi comme un repère-phare que je vénère (Aphrodite encore !) dans l’horizon lointain de mes navigations artistico-philosophiques. Mais c’est loin, et l’Histoire a bougé. Je sais aussi que Malérargues n’a pas bougé, et j’y ai fait ma maison (d’été), avec un beau jardin. D’où les tiraillements.

Il y a, cependant, une autre façon de penser cet incident que j’ai associé, durement, à de l’infantilisation. La modestie comme « mode », justement, mode de séduction appartenant à Erzuli/Aphrodite. Un mode, une mode, une manière de faire des manières. C’est le voile d’Aphrodite qui sert à la fois écran prude, et de promesse de dévoilement. Ginette Paris, qui se définissait comme féministe féminine, en parle avec beaucoup de perspicacité dans deux de ses livres, Pagan Meditations et Pagan Grace : comment les dieux et les déesses « font les enfants », jouent les fausses modesties, les fausses innocences. Surtout dans les lits d’Aphrodite, avec Eros en chérubin et ses mignons se traitant les uns les autres de « ma petite colombe », « mon petit lapin », « mon petit chou », etc. Il faut bien noter à quel point le théâtre de la sexualité de ces déesses est varié, enjoué, inclusif, et révolutionnaire, jusqu’aux soi-disantes régressions érotiques (qui pour d’autres divinités sont des perversions, des péchés, du cabotinage à bannir). Ce sont les charmes et les grâces qu’Erzuli / Yane manie avec un grand art. Et le plus grand art, j’insiste, je l’ai entendu et vu dans la profondeur de ses chants.

Deux réserves pour finir :

La première, professionnelle et psychologique : l’utilisation d’un caddie de supermarché. J’ai eu du mal à accepter le maniement des tropes. D’abord l’icône (à la fois société de consommation et son opposé : la bag-lady, la reine clocharde) ; puis les métaphores qui en découlaient, dont la cage à esclaves. C’était à mon avis faire trop de violence à Erzuli, qui acceptait de jouer le jeu de bonne grâce et en connaissance de cause. Je sentais qu’elle n’avait qu’une envie : quitter les bancs de l’école et retourner à la plage pour soupirer et pour chanter « tout cela » avec un long drink bien cool. C’est le 20% que j’aimerais tellement qu’il soit prolongé et approfondi.

La deuxième, petite réserve, infantile même : comment le pianiste, Saso Vollmaier, a-t-il pu se faire piéger lors des saluts de la fin, pour se retrouver au milieu, tenant de la main une déesse de chaque côté! Yane Mareine (Ma Reine, tout de même), d’un côté, et de l’autre, notre Daniela García, artiste-reine elle aussi, et dont je salue une mise en scène très bien menée, parfois superbement désinvolte, avec quelques moments, déjà signalés, un peu durs et sévères (Savonarole) envers Erzuli. Le jeune pianiste s’est fait piéger comme un putti innocent et curieux dans le boudoir d’Erzuli. Le rôle pourrait lui aller très bien d’ailleurs – mieux que le jeune fils blanc du propriétaire de la plantation qui crie sur Erzuli. Ou alors il faudrait assumer une scène entière sur ce cri, en faire une crise, la krisis du blanc qui devient rouge de rage devant la supériorité morale d’Erzuli.

P.S. J’attendais avec impatience et grande expectative de voir ce spectacle. Je savais que le défi serait de taille. Je n’avais pas prévu la qualité du chant, qui fut le plus beau des cadeaux. Je savais d’avance que je voulais écrire un article sur Travers, sans avoir une idée précise du type de défi. Merci à Yane, à Daniela et à toute l’équipe de m’en avoir offert l’occasion, l’occasion d’exercer un plaisir critique que je décrirais comme « dialectique ». J’ai passé plusieurs heures à le penser et à l’écrire (et deux nuits qui m’ont bien conseillé…)

Malérargues, le 29 juillet 2018.

 

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