Pour une Mémoire Docte de Roy Hart

"Towards a Docta Memoria of Roy Hart"
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Docta Memoria

Il n’y pas de doctorat écrit sur Roy Hart. C’est une lacune qui contient ou qui a pris des allures d’aporie, peut-être même une forme de tabou traumatique suite à son décès violent dans un accident de voiture avec ses deux compagnes intimes. A plusieurs reprises j’ai encouragé des étudiants à confronter une telle tâche, qui selon moi est d’autant plus intéressante qu’il y a cette résistance voire ce non-dit inhérent. J’ai fait des suggestions de différentes approches à des personnes susceptibles d’entamer une réflexion culturelle en profondeur; j’ai même été prêt à donner un coup de main. Il est vrai aussi que le temps passe et que les références universitaires et culturelles appartiennent à une autre époque, notamment à 1968 et aux années 1970. Mais d’un autre côté la distance et la mise à distance peut être favorable à une telle refléxion.

Je me réfère ici spécifiquement à la personne de Roy Hart (1926 – 1975) et à ses idées.

Je me réfère ici spécifiquement à la personne de Roy Hart (1926 – 1975) et à ses idées, et non à l’utilisation de son nom comme label pour ce qu’est devenu son enseignement après sa disparition. D’ailleurs, ce qu’on appelle aujourd’hui Le Roy Hart fait référence de façon nébuleuse tant au lieu, Malérargues, dans le Gard, siège du Centre Roy Hart, qu’aux personnes qui y habitent, ou aux propriétaires, ou à ceux qui ont un passe-droit pour y enseigner.

Comme chacun sait, un doctorat est un travail sensé être scientifique, au sens d’un savoir et d’une procédure docte. Et ce n’est pas moi qui à ce stade va entamer un doctorat sur Roy Hart : je n’en ai plus l’âge et mes horizons de pensée sont ailleurs. Cependant, dans au moins la moitié des articles récents sur mon Blog je fais référence à Roy Hart. Et je pense que je continuerai à le faire car, je dirais : j’aime le défi qu’il m’a laissé – défi aussi de spéculer à partir d’une mémoire essentiellement orale, non-écrite. Il s’agit, pour moi, d’une question de plaisir intellectuel que d’analyser et de contextualiser quelqu’un qui a fortement marqué mon parcours, et qui m’a convaincu de faire du théâtre, ce qui n’était ni ma vocation – c’était la peinture – ni une inclinaison caractérielle. Plutôt le contraitre : j’ai voulu faire du théâtre pour compenser l’introversion et la solitude de la peinture.

Ce non-doctorat sur Roy Hart soulève un problème éthique et déontologique aussi, notamment au Centre Roy Hart où je semble être de moins en moins en accord avec comment son nom est utilisé (ou évité). J’essaie de me cantonner ici à la question du doctorat, où il y a, comme je l’ai indiqué, aporie, une zone sans adresse ni boîte postale, et, pour certains, peut-être même une zone interdite, un anathème avec la présence fantomatique d’un Roy Hart laconique et sibyllin et soi-disant anti-écriture, anti-intellectuel. Ces notes s’adressent donc à la possibilité d’une exploration et d’une réflexion « docte » – docte y compris en termes de la guérison que pourrait apporter une telle recherche « doctorale ». Thérapie, au sens de « thérapie des idées » telle que l’entendait James Hillman.

Je viens de recevoir une consultation d’une personne qui fait un mémoire sur Roy Hart, dans un contexte de philosophie théâtrale et en vue d’un doctorat. Sa demande porte surtout sur où trouver la bibliographie adéquate. Roy Hart n’a pratiquement pas laissé d’écrits – et cela est déjà, comme je l’ai intimé, un défi, un point à analyser. Le cadre de référence académique que cette personne se donne est le principe de plaisir, d’aise corporelle, surtout chez Epicure, Foucault et Wilhelm Reich. Elle considère ce point, la question du corps et du plaisir, comme très important, sinon central dans le travail dit « Roy Hart » qu’elle a connu dans des stages avec des professeurs qui se disent « Roy Hart ». Voici ma réponse :

« Je reçois votre email et le « cadre théorique » de votre mémoire sur Roy Hart, que j’ai pu survoler. J’en ai déduit qu’il est basé surtout sur la notion de plaisir en relation au « soin de soi » chez Michel Foucault et à l’importance du corps chez Wilheim Reich. Vous avez raison, si vous le prenez comme un cadre de « développement personnel » – en ligne avec le subjectivisme de Foucault notamment. Mais je dirais que l’idéalisme de Roy Hart, et de sa dynamique du « singing » vont bien au-delà, ou ailleurs, et pointent vers un autre horizon « révolutionnaire ». Mon propre travail est autre aujourd’hui, plus de quarante ans après son décès, mais il inclut toujours la mémoire de l’impact de Roy Hart. J’ajouterai aussi que le reproche que je fais aux nouvelles générations « Roy Hart » est de ne pas confronter et de ne pas développer de façon critique l’idéalisme philosophique et artistique de Roy Hart, pour se tourner souvent vers le romantisme (présumé moins « agité / agitateur ») de son professeur, Alfred Wolfsohn, et de se contenter d’un modèle que je qualifierais de « soft », le versant soft du soin de soi (care of self) de Foucault. L’autre versant, plus rocailleux, que Foucault décrit est une critique historique basée sur le fait qu’Athènes est tombée sous dictat macédonien et a perdu tout pouvoir politique – quel désastre pour les « inventeurs » de la démocratie ! Résultat : l’introspection et « l’invention » du soin de soi, avec, plus tard, l’éclosion de ce qu’on nomme la Deuxième Sophistique : la libération créative de la notion de fiction – et même de la fiction autobiographique.

Je me démarque des notions et procédures de recherche du soi, et surtout du « vrai » soi; de la dévotion (soignante et/ou ritualiste) qu’elle génère, de ses religiosités qui souvent contiennent une piété autoritaire – et parfois « évangéliste » dans son approche du « singing ». J’ai même suggéré qu’elle en arrive à être anti-théâtrale, ce qui est pour le moins un paradoxe pour ceux qui se réclament de la mémoire du Roy Hart Theatre.

Des articles récents sur mon Blog se réfèrent à ces questions. Par ailleurs, je partage avec vous ce que vous décrivez comme une passion pour les liens entre théorie et pratique – et me réjouis de voir quels paysages intellectuels vous allez « doctement » visiter.

PS : C’est le poème Biodrame, écrit par Serge Béhar (juif, médecin et franc-maçon – docte, donc), que je considère et qu’à mon avis Roy Hart lui-même considérait comme son manifeste. J’ai eu la chance de le voir le « performer » en solo lors de sa création – vers 1971. J’ai vu, entendu et ressenti justement les liens qu’il cherchait à faire entre théorie et pratique, entre corps et idées : sa pratique idéaliste du « singing ».


Je publie ces notes en gardant l’anonymat de mon interlocuteur. Une consultation de ce genre, ou une demande de conseil ou de supervision pour un mémoire ou un doctorat, est une demande faite à un artiste-penseur non-universitaire, et donc une demande non-rémunérée. (Les superviseurs « externes » sont très mal payés – je connais l’affaire). C’est volontiers que je réponds – selon la teneur de la demande, bien sûr – mais je me permets d’utiliser ce que je réponds, généralement en l’alignant avec ma propre recherche du moment – et de publier mes réponses sur mon Blog, peut-être un jour dans un livre. Si un dialogue s’instaure et si la personne le souhaite, je lui en ferai crédit personnel. Elle peut en faire de même pour moi, avec ma permission. Ce sont des dialogues enrichissants.

Paris, le 22 janvier 2018

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Une réflexion sur “Pour une Mémoire Docte de Roy Hart

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