Festival 2017 : Tirésias

  GO TO PDF ENGLISH VERSION 

Voix Oraculaire – Voyant Aveugle – Transsexuel

Editorial / Enrique Pardo

rub-mt17-tiepolo-200blog-frTirésias est un étrange et inquiétant personnage : peut-être le plus grand devin de l’Antiquité, craint pour ses révélations et ressenti comme de mauvais augure : porte-malheur, trouble-fête, rabat-joie, pestiféré à sa façon. Mais il faut bien se rendre à l’évidence : il s’agit d’une figure de vérité, et la méfiance qu’il suscite a pour origine une peur panique devant la clairvoyance de son regard aveugle[1]. Qui plus est, dans les tréfonds de nos mémoires intuitives, nous savons que sa voyance est quelque part liée à ses métamorphoses chamaniques[2] – transsexuelles.

Oedipus coercing Tiresias

Oedipus coercing Tiresias

Tirésias est surtout connu pour les révélations qu’il finit par faire à Œdipe, qui ne voulait pas le consulter (mépris panique ?) et qui dut ensuite, par pression populaire pour ainsi dire, faire appel à lui et le forcer à parler. Nous connaissons le résultat, atroce: Œdipe se perce les yeux avec la broche qu’il trouve sur la robe de sa mère-épouse, qui vient de se pendre. Il y a dans cette épouvantable histoire, un sérieux problème de clairvoyance, et Tirésias, aveugle, est le seul dans toute cette obscurité à y voir clair. Comme le gitan Rojo dans le conte de La Princesse de la Montagne de Glace, il déchiffrait le langage des oiseaux [3]. Dans notre parler à nous, je dirais qu’il déchiffrait les voix des back-up vocalists, tel un Ray Charles infernal[4], Œdipe voulait agir en politicien rationnel et transparent ; politiquement correct en plus. Il n’a rien vu venir, il n’a rien entendu. Lors de sa fuite éperdue et panique du verdict de l’oracle de Delphes, il n’a pas vu venir, là non plus, ce monsieur, un notable assez âgé, qui lui disputait la priorité sur la route : il l’a massacré. C’était Laïos, le roi de Thèbes, son père. Il a tué son père parce qu’il ne voulait pas céder le passage, YIELD, comme indiquent les panneaux de signalisation en Californie ! C’est la règle numéro un dans notre travail de texte : le héros/héraut cède le passage, passe en mode sous-mission.

Julian Beck

Julian Beck

Dans Les Bacchantes d’Euripide,  qui savait comment réécrire les mythes pour dénoncer les politiciens aveugles d’Athènes, Tirésias joue un rôle similaire : la victime en est cette fois Penthée, lui aussi roi de Thèbes, et, lui aussi, comme Œdipe, un politicien qui se voulait « droit dans ses bottes » (et qui n’aimait pas les immigrés…) Une différence cependant : Penthée avait un côté voyeur et voulait voir de ses propres yeux ce qui se passait dans les orgies bacchanales. Pour cela il accepte de se travestir, avec Tirésias, pour le suivre au Mont Cithéron. Agave, sa mère, devenue la plus féroce des bacchantes, le décapite à mains nues.

Si nous voulons parler d’un théâtre mantique tout ceci est indispensable : il nous faut étudier les mécanismes de fond de ces terribles impasses pour enrichir et approfondir les processus narratifs d’un théâtre chorégraphique, et pour mieux entendre les Voix du Chœur… Freud l’a fait, même si Lacan a exprimé le regret que Freud ne se soit pas concentré plutôt sur Tirésias : au lieu du complexe d’Œdipe, nous aurions les complexités de Tirésias ! James Hillman l’a fait aussi, et à beaucoup de niveaux : il décrit sa pensée archétypale comme seeing through : voir à travers, une forme de voyance[5].

Jusqu’ici le background, les arrière fonds des récits concernant Tirésias semblent plutôt gore : hantés et sanguinolents. La tragédie grecque a fait son travail cathartique à ce niveau là – et, à mon avis, bien plus en profondeur qu’Aristote ne lui en fait crédit. A nous maintenant de continuer le travail d’une pensée et d’un théâtre post-tragique. Mon premier fantasme « post-tragique » avait été d’interviewer Hécube, trente ans après la chute de Troie. A présent j’opte pour quarante ans : trente ans c’est court pour poser de telles questions à une reine, à une femme qui a vécu ce qu’elle a vécu. Mais c’est avec de telles réponses que j’aimerais faire du théâtre – en sachant très bien que la mémoire des blessures risque de jaillir en explosion de violence, en retour de la tragédie au premier degré, peut-être d’ailleurs à mon encontre pour poser ces questions.

Pour mémoire : Hécube était la reine de Troie ; après la fin de la guerre et la défaite des Troyens, elle a vu sa famille décimée et ses filles devenir esclaves des Achéens vainqueurs. Les versions varient à son sujet, mais il semble qu’elle devint l’esclave-concubine d’Ulysse / Odyssée – là il faut mettre plusieurs points d’exclamation !!!! Lors d’un de ses premiers voyages avec Ulysse, elle apprend que le roi Polymestor à qui elle avait confié son fils Polydore, a tué l’enfant pour s’approprier de l’héritage. Elle lui arrache les yeux (décidemment !) et massacre ses deux enfants. Et se métamorphose en chienne enragée. Ulysse essaya de la restreindre. Question : comptait-il adopter l’enfant lors de ce premier voyage – l’a-t-il fait par la suite? Autre question : Hécube ne s’est pas suicidée à la fin de guerre, comme son rang et honneur auraient pu le laisser présager. Pourquoi ? Et la question la plus humaine et plus difficile à poser : « Madame, avez-vous partagé la couche d’Ulysse? »

Encore une fois, tout cela semble très gore et peut-être, pour certains, indiscret voire pornographique. Sur ce dernier point, oui : l’intimité adulte et le théâtre de la sexualité m’intéressent sérieusement. Par ailleurs, mon travail n’est pas particulièrement gore, mais il assume la part de violence dans le comportement humain et l’importance de son expression et donc de sa relativisation et de son commentaire politique. C’était cela aussi (peut-être surtout) la voix selon Roy Hart. Giulia Sissa défend l’aristocratie de l’ire dans son livre sur la Jalousie[6]. James Hillman parle des imagines agentes dans le néoplatonisme et dans l’Art de la Mémoire : les images expressives, expressionnistes même qui marquent l’esprit de la mémoire et qui fabriquent de l’âme.

C’est sur ces principes que j’aimerais interviewer Tirésias, avec tous ceux qui voudront se joindre à nous.

———————

RAISONS et ANTECEDENTS
Les raisons et antécédents du choix de Tirésias se déclinent en trois points principaux:

Voix Oraculaire. L’importance des modèles oraculaires, et de la mantique en général. Si « la voix est toujours un rêve » : comment l’interpréter ? Comment nous parle un théâtre chorégraphique, un théâtre d’images ? Quelle est sa voix en termes d’écriture, de narration, de dramaturgie ? Qu’est-ce qu’un théâtre mytho-poétique ?

Voyant Aveugle. Être sur scène c’est être à l’intérieur de l’image, dans le rêve, et quelque part donc être un « voyant aveugle ». Le travail scénique consiste à cultiver l’instinct de l’image, à prendre et comprendre sa place dans l’image. Il s’agit de développer l’animal poétique, l’interprète « voyant ».

Transsexuel. Les conversations finales du festival 2016 qui avait pour thème Eros et Psyché se sont souvent tournées vers les questions de genre et vers le théâtre de la sexualité. Tirésias a changé de sexe plus d’une fois dans sa longue vie (le mythe parle de trois cents ans !) Il nous faut le consulter !

Idées / Documentation

Voici un échantillon d’échanges d’idées qui ont mené au choix de Tirésias:

Les commentaires d’Anna Griève lors des derniers jours du festival 2016, sur les mystères du phallus – terme-notion qu’elle différencie de celui de pénis. Pour Anna Griève le phallus est une figure-notion autonome, non attachée à un homme spécifique, contrairement au pénis – voire même à un corps mâle. Nous avons visionné des images de la Grèce antique, et surtout romaines, de phallus ailés, et commenté leur usage apotropaïque (objets-talismans de protection), comme par exemple les tintamarres à clochettes qui gardaient l’entrée des maisons, ou les figurines priapiques (Priape étant le dieu phallique par excellence) portées par les femmes sur leurs colliers. Picasso – toujours lui ! – en a fait des gravures extraordinaires vers la fin de sa vie, appelées Phallophories. VOIR DIAPORAMA

Des échanges avec Paola Daniele, artiste italienne invitée, qui a organisé un rituel-performance et donné une conférence, avec Soraia Sánchez, sur Paul B. Preciado, philosophe espagnole dont l’un des thèmes de recherche principaux et militants est le fondement culturel des genres et de la sexualité. Pendant plusieurs années elle s’est auto administrée des doses quotidiennes de testostérone et changé son nom de Béatrice en Paul B. A la fin du festival, Paola Daniele m’a fait part d’une proposition que je paraphrase : « Nous avons beaucoup parlé d’Eros et de l’esprit-phallus : il faudrait maintenant se tourner vers le sexe féminin, qui a des choses extraordinaires à nous dire… » Deux références : l’immense popularité ces dernières années des Monologues du Vagin. Et, à présent, les révélations (quand même très tardives !) sur la physiologie du clitoris et sur son rôle dans la sexualité féminine.

Durant l’été 2016, après le festival, j’ai donné une série de séminaires à Malérargues, toujours dans la série intitulée Chamanisme et Algorithmes, sur quatre thèmes de réflexion :

Flèches et Parcours Fléchés : sur les flèches d’Eros, bien sûr, mais aussi sur les flèches chamaniques des Mongols et l’importance que Peter Kingsley leur donne dans ses théories sur les origines de la philosophie – notamment chez Pythagore. VOIR DIAPORAMA

PSYCHOSOMATIQUE 1 : Le Cœur Brisé et le Cancer – commentaires sur la pensée de Ginette Paris, de Roy Hart et de Victoria Santa Cruz sur ces thèmes – avec la présentation de la vidéo de peut-être la performance vocale la plus impressionnante que j’aie vue : Dancing my Cancer, par Anna Halprin. VOIR DIAPORAMA

PSYCHOSOMATIQUE 2 : où nous avons développé les thèmes suivants:

  • Une proposition spéculative de Kaya Anderson sur le cancer et la psychosomatique.
  • Un nouveau scandale d’Alejandro Jodorowski autour de psychomagie et théâtre. Voir Le Tweet de Jodorowsky
  • Roy Hart : psychosomatique et chant.
  • Voix Oraculaires : « Faites taire les voix féminines! » La fin des oracles avec l’avènement du Christianisme. Vers une histoire culturelle de la voix.VOIR DIAPORAMA

C’est en base à cet horizon d’idées que je me suis tourné vers Tirésias.

Enrique Pardo, El Cotillo, le 9 septembre 2016

Les mythes principaux sur Tirésias (à développer) sont :

Le voyant-voyeur : la copulation des serpents et les changements de sexe.

La colère d’Héra lors de la révélation de la supériorité de la jouissance féminine.

Odyssée consulte Tirésias aux Enfers. « Même après que Tirésias soit mort en buvant de l’eau empoisonnée de Tilphussa, il gardait un sacré pouvoir. Odyssée lui-même a fait un arrêt aux enfers pour obtenir des conseils de voyage de Tirésias, sans lequel l’O-man (Odyssée) ne serait jamais rentré chez lui. Tirésias a peut-être été un mec rude avec une tendance à parler en énigmes cryptiques, mais au bout du compte, cela valait totalement la peine de l’écouter. » Extrait du site Shmoop – We speak student… surprenant ! Avec des citations des Beatles (Blackbird) et de Bob Marley (Three Little Birds).

Et, bien sûr, les révélations faites à Œdipe. Sur ce thème la littérature est immense.


[1] Je considère la clairvoyance comme l’un des objectifs les plus ambitieux du performeur en tant que créateur, en tant qu’interprète-médium, en particulier de textes – donc aussi divin. C’est la capacité de tenir le coup (pas de panique, pas de vérité) et de fomenter la signification, y compris avec les propositions textuelles, et cela de l’intérieur de l’image (quand l’artiste est sur scène est «dans l’image»). Dans la formation, je parle de cultiver «l’instinct de l’image» – devenir un animal de l’imagination.

[2] Je me risquerais à dire que c’est la thèse principale des livres (à lire absolument) de Peter Kingsley : les origines chamaniques de la métaphysique, entre autres présocratique.

[3] Allusion au personnage de Rojo dans La Princesse de la Montagne de Glace, conte gitan exceptionnel, et analyse tout aussi exceptionnelle d’Anna Griève – notamment sur le déchiffrement du langage des oiseaux (un tour de passe-passe appelé augure), dans son livre, Les Trois Corbeaux. Lire davantage.

[4] Voir l’article sur La Voix du Chœur – et éventuellement la vidéo du séminaire (sur demande) au sujet des background vocalists, dits aussi back-up singers : les choristes. L’implication est que ce sont des voix qui ont un statut mantique.

Tiresias re-visioning[5] L’un des plus grands livres de James Hillman s’intitule Re-visioning Psychology (1975); à la fois révision et donner une nouvelle vision à la psychologie. En performance il s’agit non seulement d’avoir une vision, mais de faire la traversée physique. To see something through c’est aller jusqu’au bout, passer à l’acte, métamorphose, performance.

[6] La Jalousie / Une Passion Inavouable, Giulia Sissa, Ed. Odile Jacob, qui a été pour moi le livre de l’année 2016.


 

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s