La Voix du Chœur

Background Vocalists
dans un Théâtre Chorégraphique

Séminaire Rencontre à Paris le mercredi 15 février 2017
de 17h30 à 19h. Au Studio DTM    INFORMATION

Lors du projet 2017 Pantheatre Chile à Santiago, nous avons visionné le film 20 feet from stardom, de Morgan Neville, Oscar et Grammy du meilleur long documentaire 2014[1]. Un film très hollywoodien, « un poème dédié aux choristes pop et soul… celles qui chantaient à l’arrière de la scène, à vingt pas derrière les stars. Springsteen, Sting, Stevie Wonder, Mick Jagger… » Dans ce film tous les quatre ont un certain âge, et je dois dire qu’ils parlent en grands seigneurs. D’autres figures le sont beaucoup moins, ou carrément crapuleuses.

20 feet from stardom

Lisa Fischer – la « protagoniste » du film.
Chanteuse back-up extraordinaire.

J’ai proposé de voir ce film en prélude au stage à Paris – Performance Vocale et Musique, et particulièrement à la rencontre-séminaire La Voix du Chœur. Je voulais utiliser ce film comme une entrée en matière, réfléchir sur la voix des choristes, les background vocalists, aussi appelés back-up singers : les vocalistes d’arrière-plan, d’arrière-fond. A Santiago j’ai invité nos collaborateurs et le public à regarder ce film du point de vue d’un théâtre chorégraphique et de ce que nous appelons performance vocale, et d’écouter les voix avec des oreilles… métaphysiques. Ou, comme le proposerait Steven Connor : comme un phénomène culturel de ventriloquisme, comme un surgissement sibyllin[2]. D’où viennent les voix qui émergent des choristes? J’ajouterais : les voix qui émergent des voix des choristes… Qui sont-elles? Quelle est leur place? A qui appartiennent-elles ? Que disent-elles ?

Plusieurs chanteuses parlent de spiritualité, et le film commence par les racines de la musique soul dans le chant gospel, dans les hymnes de ce qu’on appelait negro spirituals. L’arrière-fond, le background de cette spiritualité est fondamentalement protestant et elle fut trahie par la musique soul des années 1960 – et j’ajouterais : trahie notamment (et enfin !) par les esprits africains. sam-cookeLes chanteurs qu’on appelait crossover (pas loin des doublecrossers : les traîtres), étaient ceux qui changeaient les paroles des spirituals protestants pour célébrer Eros et la sexualité, avec les mêmes musiques, les mêmes hymnes, et souvent les mêmes paroles ! Je pense par exemple à Ray Charles et à Sam Cooke – tous deux ex-enfants de chœur. Ils furent violemment

Ray Charles et les Raelettes

Ray Charles et les Raelettes

pris à partie et bannis par leurs communautés religieuses[3].

J’ai écrit à plusieurs reprises sur l’importance de ce schisme, crucial dans l’histoire de la voix et du chant, crucial aussi par rapport à la notion même de Soul / Âme / Psyché [4]. Le revirement soul a des implications capitales dans la « théologie » du chant et de la notion de singing. Roy Hart lui aussi appelait sa pratique et surtout sa vision philosophique « singing », et il parlait souvent de soul. La triangulation Afro-Soul / Protestantisme / Roy Hart est complèxe [5]. Récemment j’ai exprimé mon inconfort non seulement avec le souhait de « faire école » de type franchise d’un enseignement Roy Hart, mais aussi sur le fond et sur ce que je ressens parfois comme une dérive spirituelle et thérapeutique – un trop grand accent sur le culte (protestant-évangéliste) du feeling. Là, je semble protester contre un certain protestantisme  ! [6]

Choeur vodou petra... Haïti. Exposition Tropen Museum Amsterdam 2009

Choeur vodou petra… Haïti.
Exposition Tropen Museum Amsterdam 2009

L’écoute que je propose de ces voix, celles des vocalistes soul (jamais très loin du vodou), mais aussi celles du chœur tragique, des sirènes, les voix des sibylles (très importantes), les voix des esprits, doit se faire non pas tant en termes de spiritualité mais plutôt en termes de spiritisme. Pour cela il nous faut redéfinir ces notions et attitudes pour amorcer d’autres formes et priorités d’écoute et de lectures dramaturgiques – et même métaphysiques – des « voix du chœur ». J’y reviendrai, notamment lors des laboratoires : c’est crucial pour comprendre ce que nous cherchons par rapport

Rolling Stones et Liza Fischer (?) Vodou Lounge

Rolling Stones et Liza Fischer (?)
Vodou Lounge

au rôle de la voix et de la performance vocale dans un théâtre chorégraphique. Dans cette appellation il y a, bien sûr, aussi, le principe du chœur – même si le terme chorégraphie est d’invention relativement récente (18e siècle) et fait surtout référence à la danse – et donc plutôt à un chœur vocalement silencieux, et qui, historiquement, dansait en emphase ou en illustration, en tout cas au pas de la musique. Ce qui est loin de ce que nous pratiquons, comme le sont d’ailleurs beaucoup des spectacles contemporains dits chorégraphiques.

Il y a deux autres notions qui reviennent souvent dans les commentaires du film, toutes deux relatives aux 20 feet, le vingt pas qui séparent les choristes du stardom des solistes: ego et narcissisme. Bruce Springsteen parle même, au tout début du film, d’une « différence conceptuelle » entre l’avant-scène et les 20 pas en arrière. Il faut en parler dans les redéfinitions que nous faisons de ces hiérarchies artistiques.

Laboratoire / Milan

Laboratoire / Milan

J’ai invité à regarder ce film sans nous attarder du côté des émois (et des injustices) du star system, de la sociologie de la célébrité ou du machisme dans le monde du rock, ou de l’abus fait aux «travailleuses  anonymes de la voix », qui pour la plupart étaient des femmes, et noires, ce qui a son importance dans notre propos. La proposition était donc une écoute avec des oreilles métaphysiques, ou, comme le proposerait Steven Connor: sur le principe du ventriloquisme! D’où viennent ces voix? A qui appartiennent-elles?

Vocalist est choriste, et background est le fond horizontal: ces voix émergent de derrière, de ce qu’on appelle souvent le second-plan : vingt pas en arrière. Mais je veux élargir le débat aux différents «fonds» – et surtout, bien sûr, aux fonds verticaux: les profondeurs.

Laboratoire / Milan

Laboratoire / Milan

Et plus généralement à tous les fonds: les bas-fonds, les fonds occultes, les fonds de boutique, les fonds culturels, les fonds immémoriaux, les fonds des enfers… En fait, la proposition à développer est que ces voix, celles des choristes, sont les voix qui détiennent le pouvoir dramaturgique « de fond » dans un théâtre chorégraphique – peut-être même LA voix (je passe au singulier) la plus importante – celle qui

Laboratoire / Milan

Laboratoire / Milan

donne de la profondeur à l’acte en situation, à l’image performative.

Je propose donc une transposition par analogie du rôle des choristes dans la musique populaire à celui du chœur vocal et musical (parfois je parle de l’orchestre) dans notre théâtre chorégraphique, redéfinissant du coup la notion même de performance vocale. Il s’agit d’un transfert métaphorique (ce qui est une redondance car trans-ferein et meta-ferein disent la même chose). Redon-danse « disjonctive » (?) : danse métaphysique et en dissociation de la voix et de son écho, et, par extension, de ce qu’est la voix de la musique. Nous arrivons là à une autre écoute, à une autre perspective de la voix comme manifestation d’un fond de pensée, voire d’une identité profonde – cette deuxième aussi, et encore, en écho à Wolfsohn et Roy Hart, qui aimait particulièrement la citation romantique : « La voix est le muscle de l’âme ». Pour notre propos, demander: « Qui est la musique? » – c‘est écouter sa voix pour saisir son identité, et de là peut-être deviner ce qu’elle nous dit[7].

Laboratoire / Milan

Laboratoire / Milan

En ce sens, il s’agit de personnifier la musique et de discerner quel pourrait être son fond identitaire (origine, antécédents, expérience ; son arrière-fond culturel, et mythique – qui peut être à vingt pas ou à des années-lumière – dans le fond des temps. Peut-être à partir de ce background faire ensuite la descente dans l’underground (souterrain, clandestin, pègre, secret, cryptique), et au-delà, une deuxième descente dans une autre dimension, plus « profonde » : la nekyia jusqu’à l’underworld (les enfers païens)[8].

CODA – Hollywood
Mes amis savent bien que je vois rarement des films, que je ne vais pratiquement jamais au cinéma, et que l’une des choses qui me rend allergique, parfois violemment, c’est justement l’utilisation de la musique « de fond » dans le cinéma – surtout dans le gros des films commerciaux produits par Hollywood. Même dans ceux qualifiés de meilleurs, je ressens l’utilisation de la musique comme une manipulation émotive de très mauvaise qualité et souvent de mauvaise foi. Une chose sur laquelle je serais d’accord avec Hollywood c’est que la musique est un pouvoir magique. Dans l’artisanat des laboratoires, je demande aux performeurs de donner à la musique, à la voix de la musique, le pouvoir suprême, ou, sur un mode mythologique, de considérer que c’est la voix des dieux. Quel dieu ? Quelle déesse ? Voilà la question « de fond », le travail critique, culturel[9].

Au sujet de 20 feet from stardom, j’avoue, surtout dans l’utilisation de la musique de fond (je parle ici de la musique de fond dans un film-documentaire sur la musique de fond !), que je n’ai pas beaucoup apprécié le film comme oeuvre. Je pense d’ailleurs que c’est une aberration de mettre de la musique de fond dans un documentaire ; je le ressens même comme une transgression déontologique, comme par exemple la musique dans les documentaires sur les animaux. C’est comme si on allait en safari avec des casques à musiques choisies ! A quand les zoos avec musique ? Je n’ai pas apprécié non plus la cadence des montages – les fondus-enchaînés, les changements de rythme et autres maniérismes « musicaux », justement…[10] J’allais parler de la socio-psychologie du film, mais j’entends déjà la voix de James Hillman s’approcher et je m’arrête par prudence. J’essayerai d’en discuter avec lui… s’il veut bien se présenter à une séance.

POST-SCRIPTUM – Cumes

La première chose que je fis en arrivant à Santiago cette année (janvier 2017) fut d’aller voir un concert / performance / oratorio par Artica y las Magnéticas, groupe de rock « sophistiqué » que j’avais vu il y a deux ans et dont j’avais beaucoup apprécié les propositions. Cette fois, c’était au GAM (le Pompidou de Santiago), j’ai été impressionné.

Pamela & Fernanda Carreño Artica y las Magneticas

Pamela & Fernanda Carreño
Artica y las Magneticas

En plus, les deux choristes, Fernanda et Pamela Carreño, sont des background vocalists à plus d’un titre : Pamela est aussi une spécialiste, voire une archéologue de la voix, avec une thèse sur la Sibylle de Cumes ! L’un des points fondamentaux dans les écrits de Steven Connor sur la voix (des articles complémentaires à son livre DUMBSTRUCK- A Cultural History of Ventriloquism[11]), est sa thèse selon laquelle les légendes de la polysémie et de la multiphonie oraculaire de l’antre de la Sybille – les voix mantiques – ont hanté et donc inspiré une grande partie des compositeurs de la musique dite contemporaine, de Schoenberg à Stockhausen et jusqu’à nos jours. Légendes, parce que voix réprimées et oblitérées par le Christianisme[12].

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[1] Le film est accessible sur internet, avec sous-titres ou doublé.

[2] Steven Connor, DUMBSTRUCK, A Cultural History of Ventriloquism.

[3] La musique, et surtout le chant, ont été diabolisés de façon cyclique dans l’histoire du Judéo-Christianisme. L’acteur et chanteur chilien, Gabriel Cañas, m’a rappelé que le Lucifer de la Bible était Ministre du Chant et chef des chœurs célestes – et qu’il fut banni du ciel pour insurrection musicale et excès d’ambition soliste ! J’ai vérifié et c’est bien dans la Bible. L’angélique Sam Cooke, à la voix de miel, le roi du mélisme, fut assassiné dans des conditions « diaboliques » et là, pour le coup, franchement crapuleuses.

[4] Voir les titres et résumés des Séminaires de mai et juin 2016 : Soul-Anima-Esprit-Psyche // Who-and-What-is-Psyche ? (avec traductions au français.)

[5] Voir : La Voix, Le Chant et le Protestantisme

[6] J’ai écrit, sur demande, une proposition abrégée, et polémique, sur la philosophie de Roy Hart: « Singing (le chant) tel que défini par Alfred Wolfsohn et Roy Hart est une proposition extraordinairement idéaliste et exigeante. Je m’intéresse particulièrement à ses fondements talmudiques. L’enthousiasme protestant s’en empare souvent: son culte aussi s’appelle singing. Dixit un goy baroque et néo-païen. » Pour information, goy est un terme hébreu pour un non-juif (chrétien). Roy Hart m’a une fois traité de goy – ce que je suis, de type catholico-baroque, « néo-païen »… La judaïté était très importante pour lui, comme l’était la question d’Israël, mais cela nous emmènerait trop loin de notre sujet…
[7] Pour ma part, et je le dis souvent, j’aime particulièrement une citation de Giorgio Agamben, rapportée par Jean Luc Nancy: “L’écoute de la voix dans le discours, c’est cela la pensée”. Nous sommes dans la lignée de Husserl et de Heidegger, lignée reprise par Jacques Derrida notamment dans La Voix et le Phénomène. Tous, philosophes de la voix – et de la musique.

[8] C’est cette géographie mythologique que James Hillman propose en préambule à son livre The Dream and The Underworld, géographie sur laquelle j’ai bâti les fondations de ma notion et pratique d’un théâtre chorégraphique.

[9] Il y a un envers piquant à la monnaie : lors d’un laboratoire à la fin des années 1980, j’ai critiqué durement une intervention des musiciens. J’ai surtout dit que c’était trop sentimental. James Hillman qui était présent – œil et oreilles de lynx – a sursauté. Il m’a dit : « Oui, mais nous somme une cinquantaine ici, et Bruce Springsteen, lui, il donne un concert, sentimentalité et tout, où il y a cent mille spectateurs. » Ouch. Depuis je parle de « sophistication sentimentale » comme l’une des finalités du travail –référence aussi aux valeurs de la Deuxième Sophistique. Hillman, pour sa part, et très déterminé, surtout après les immenses succès (« avec mes idées ! ») de deux de ses élèves, Clarissa Pinkola-Estés et Thomas Moore, a fini par être, lui aussi, numéro un du New York Times avec The Soul’s Code (1997). Titre par ailleurs imposé par son éditeur : à l’époque c’était le mot soul qui vendait ! Et, c’est vrai que sa psychologie a toujours été décrite comme « soul psychology », par ses amis… néoplatoniciens. (En Italie, bien avant, ce fut son Pan et le Cauchemar, qui fut un best seller !)

[10] C’est dans le vol Paris-Santiago (quatorze heures !), et retour, que je vois en général mes deux films annuels. Cette fois ils étaient exceptionnels, et tous deux donnent à la musique une place majeure. Parle avec elle, de Pedro Almodovar, qui campe en plein milieu du film la scène de la piscine où Caetano Veloso chante Cucurucucu, comme un rituel de recueillement émotif. Magnifiquement osé, simple, magique (et  » hors sujet » !) L’autre film est un documentaire : Flamenco Flamenco, de Carlos Saura. Tout aussi magnifique dans un tout autre genre. Voilà un film que j’aimerais voir en cinéma (privé ?) avec la meilleure qualité possible d’image et de système son. Mais j’en ai peur tellement je sens que l’émotion du « duende » des voix  est forte. Franchement j’ai peur pour mon cœur !

[11] Voir les articles sur http://stevenconnor.com/dumbstruck.html

[12] Op. Cit, Connor: La grande rupture vocale se produisit avec le tout premier dictat des Pères de l’Eglise : « Faites taire les oracles ! », et en particulier celui de la Sybille de Cumes. Il s’agissait de faire taire les background vocalists parce qu’elles « en savaient trop » (le futur, rien de moins !) et qu’elles faisaient de la concurrence à la voix du super-soliste, le Dieu de la Bible. Ici c’était pire qu’avec Lucifer car c’étaient des voix de femmes. Nous attendons Pamela et Fernanda au Festival de juin 2017 pour nous parler, justement, des voix mantiques et des background vocalists.

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