Rafael Lopez-Pedraza – 1 : Polythéisme

Séminaire du dimanche 22 novembre 2015
Psychothérapie et enseignement Roy Hart.

La figure de Rafael Lopez-Pedraza.

rub-RLPNotes préalables.

Je me tourne d’abord vers Rafael Lopez-Pedraza, une figure capitale dans mon parcours, et qui se définissait comme psychothérapeute (avait-il des réserves à se décrire comme « analyste »?) – et que j’ai rencontré quelques années après la mort de Roy Hart, pendant ce que j’ai décrit comme « the “dark ages” of the Malérargues community»…[1] Ce fut en grande partie grâce à cette rencontre, puis à celle avec James Hillman, peu après, que j’ai commencé à définir l’horizon artistique et philosophique de Panthéâtre, dont ils ont écrit les deux livres fondateurs[2].

J’aborde donc par un prisme indirect les critères pédagogiques de Roy Hart, à qui je voue un grand respect, et une grande reconnaissance – tout en sachant que mes paradigmes culturels ont évolué et parfois divergé avec ceux qui étaient les siens, il faut bien le dire, il y a quarante ans!

Il n’y a pas eu de contact entre Roy Hart (1926 – 1975) et Rafael Lopez-Pedraza (1920 – 2011), et ils n’avaient pas entendu parler l’un de l’autre. A plusieurs égards ils étaient culturellement opposés. Les racines de Roy Hart étaient surotut dans la tradition talmudique juive. Rafael Lopez-Pedraza, né à Cuba et habitant à Caracas, se décrivait comme baroque latino-américain – et polythéiste. Tous deux étaient, cependant, d’une rigueur éthique que j’oserais qualifier de « féroce » ! Roy Hart était un homme d’action – un acteur, un « passeur » à l’acte. Je qualifierais Rafael d’abord de profond, comme l’on parle de psychologie des profondeurs.

Son analyste de référence fut James Hillman[3] à l’école junguienne de Zurich dont il devint l’un des principaux collaborateurs, fondateurs du mouvement post-junguien de psychologie archétypale. Tous deux m’ont immédiatement répondu lorsque je les ai contactés en 1981. J’étais l’un des premiers artistes à leur dire à quel point je trouvais leurs idées importantes dans l’art. Tous deux insistaient sur les liens entre la psychothérapie et la poïétique, en réaction à ce qu’ils considéraient comme la dérive clinique de la formation junguienne. James Hillman était un magnifique écrivain[4]. Rafael Lopez-Pedraza était plus psychothérapeute-guérisseur – voire même chaman. Un jour que je lui parlais de l’ambition théâtrale d’atteindre une « schizophrénie consciente », en citant Roy Hart, il m’a questionné de sa voix grave avec quelques roulements de tonnerre: « Enrique : as-tu jamais dansé avec une personne schizophrénique ? » Peut-être que l’optimisme révolutionnaire de l’époque était fasciné par les hallucinations schizophréniques, tournant le dos à son versant autiste voire catatonique. Rafael Lopez-Pedraza a d’ailleurs écrit un essai sur le personnage mythologique d’Endymion, rendu catatonique par l’amour que lui portait Séléné, la Lune.

Rafael Lopez-Pedraza valorisait tout particulièrement l’éthique de la tolérance. Il m’a même dit un jour : « ce que nous ne pouvons pas tolérer sera, un jour, ce qui va nous tuer… » ! Façon radicale de confronter l’altérité, voire la lacuna – l’aporie-lacune, le manque, l’absence, et la radicalité d’un corps étranger – confrontation qui peut nous faire basculer dans des projections paniques, voire dans des réactions violentes, meurtrières[5]. Dans toutes ces questions il se disait polythéiste : comment tolérer une figure divine qui nous est étrangère, voire insupportable, ou carrément intolérable – question qui est au fondement éthique de la psychologie archétypale. D’un autre côté, pour arriver à ce type de tolérance, il faut chercher à connaître l’autre, à l’étudier, pour pouvoir se le « figurer ». C’est là qu’entre la notion d’une psychologie culturelle – et, en ce qui me concerne, la « figuration théâtrale ». Le livre de Rafael Lopez-Pedraza, Hermès et ses enfants dans la psychothérapie, est à beaucoup d’égards un livre sur les défis que nous posent Hermès et ses enfants (Pan, Priape et l’Hermaphrodite), notamment dans les domaines de la sexualité et de la morale. A ce sujet, il faut prendre note de l’importance de la visite d’études qu’effectuèrent James Hillman, Patricia Berry, Rafael et Valerie Lopez-Pedraza à l’Institut Warburg à Londres à la fin des années 60 : je vois cette visite comme la fondation d’une psychologie culturelle – archétypale – celles qu’ils ont élaborée dans le sillage de C.G. Jung[6].

Outre le livre sur Hermès, Rafael Lopez-Pedraza a écrit, un livre sur le peintre allemand Anselm Kiefer[7], livre que j’ai qualifié comme le plus Sérieux (avec S capitale) que j’aie lu sur la peinture et sur l’art en général.

[1] Voir mon Hommage à Rafael Lopez-Pedraza (en anglais et espagnol) sur www.pantheatre.com/pdf/1-rafael-lopez-pedraza.pdf

[2] Hermès et ses enfants – dans la psychothérapie, par Rafael Lopez-Pedraza, et, Pan et le Cauchemar, par James Hillman – tous deux originellement traduits et publiés par Imago Editions, Paris.

[3] James Hillman (1926 – 2011) fut le président d’honneur de Panthéâtre. Voir mon hommage posthume sur www.pantheatre.com/pdf/1-james-hillman-hommage-fr.pdf

[4] Voici un extrait d’une note récapitulative sur les inévitables schismes dans les écoles psychanalytiques (ici  junguiennes): « En Australie, les schismes sont les mêmes qu’à Londres ou Zurich. Mais… l’intérêt pour Hillman l’emporte, exception faite des professionnels. Probablement parce que les analystes professionnels considèrent Hillman comme un artiste. » (Ma traduction.)

[5] Je pense ici à Anna Griève. Voir www.pantheatre.com/4-newsletter-anna-grieve.html

[6] Un mot sur le terme « archétype »: c’est une notion que C.G. Jung a utilisé pour requalifier sa théorie des complexes et de l’inconscient collectif. La notion d’archétype appartient aux études comparatives des religions du début du 20e siècle. Ma position (militante) est de dire, surtout en tant qu’artiste, qu’il faut avoir le courage de parler figuratif, de personnifications mythologiques : un archétype est un dieu ou une déesse.

[7] Rafael Lopez-Pedraza – Anselm Kiefer: The Psychology of « After the Catastrophe »  – Octobre, 1996 (on trouve encore des exemplaires sur Internet.)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s